Le nom de lieu de Bréal-sous-Montfort

Partie I : Légendes, histoires et Histoire

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Sommaire

Un nom inexpliqué

Le nom de Bréal est attesté dès 1152 pour notre commune, Bréal-sous-Montfort, en 1207 pour Bréal-sous-Vitré. Depuis le Second Empire, les noms de ces deux communes ont été complétés en fonction de l’arrondissement auquel ils appartenaient, respectivement celui de Montfort et celui de Vitré. Bréal est un patronyme fréquent, mais aucune autre commune porte ce nom. D’où vient-il alors ? Quel est son sens ? Depuis au moins le XIXe siècle, des anecdotes et légendes populaires tentent à donner des réponses. Parallèlement, des auteurs érudits, puis des scientifiques avancent des hypothèses sur son étymologie et sur sa signification. De nos jours, aucune explication sûre n’existe à ce sujet, mais seulement une série d’hypothèses populaires ou scientifiques que nous allons passer en revue.

Dans les premiers grands dictionnaires des Noms de lieu de la France ou bien de la Toponymie de la France, respectivement élaborés par Auguste Longnon (1920-1929) et Auguste Vincent (1937), Bréal n’est même pas mentionné. Un ouvrage paru en 1963, qui est toujours une référence, le Dictionnaire étymologique des noms de lieux en France, d’Albert Dauzat et de Charles Rostaing, proposent, sans autre explication, de rapprocher Bréal à un toponyme très répandu, Breuil. Mais, les auteurs, prudents, dotent l’explication d’un point d’interrogation.

Les explications populaires sont aussi le reflet d’une tradition locale, en partie teintée de la vie rurale, de la langue gallo et du catholicisme. Elles circulaient probablement entre les habitants de Bréal, et étaient publiées à au moins trois moments dans des publications locales. Cela prouve l’intérêt pour cette question dans la population bréalaise dans le passé. Elles seront donc le sujet de la première partie où l’on parlera de braies et de hanes, de la dame Boréa, du beurre…, et bien-sûr de Beria.

Cette première partie consacrée au nom de notre commune sera complétée par un petit répertoire des occurrences des lieux-dits et parcelles, dont le nom contient le mot Bréal, puis par une étude du contexte historique et géographique dans lequel le toponyme Bréal est apparu.

Traditions populaires

Le nom du lieu : Un élément de la tradition locale

La quête des origines du nom d’un lieu peut être liée à la volonté de donner un sens au lieu qu’on habite et de l’enraciner dans un passé lointain, dans la culture locale ou régionale qui contribuent à former l’identité du lieu. Il est vrai que les noms de lieux, ceux des communes, mais aussi ceux des villages, hameaux et lieux-dits peuvent témoigner de certains aspects de la vie de ses habitants, de leurs activités, de leur religion et des langues pratiquées à certaines périodes, de leur environnement naturel ou transformé par les habitants. La toponymie gagne en intérêt, là où les attestations écrites du passé sont rares ou absentes, si bien que les toponymes sont les seuls témoins du passé d’un lieu.La quête des origines du nom d’un lieu peut être liée à la volonté de donner un sens au lieu qu’on habite et de l’enraciner dans un passé lointain, dans la culture locale ou régionale qui contribuent à former l’identité du lieu. Il est vrai que les noms de lieux, ceux des communes, mais aussi ceux des villages, hameaux et lieux-dits peuvent témoigner de certains aspects de la vie de ses habitants, de leurs activités, de leur religion et des langues pratiquées à certaines périodes, de leur environnement naturel ou aménagé par les habitants. La toponymie gagne en intérêt, là où les attestations écrites du passé sont rares ou absentes, et où les toponymes sont les seuls témoins du passé d’un lieu.

Le Bulletin paroissial de 1910

Couverture du Bulletin paroissial de Bréal-sous-Montfort du mois de mai 1935

Les premières tentatives locales d’explication du nom de Bréal, cherchaient son origine tantôt dans la langue bretonne et dans un contexte historique lointain, tantôt dans la langue gallèse et la tradition catholique.

Naissance de Bréal à la fin de l’Empire romain ?

En 1910, le Bulletin paroissial publiait un article « Histoire de la paroisse de Bréal » par un auteur qui signe avec le sigle M.B. Dans cet article, l’auteur développe des propositions concernant l’origine du nom de Bréal. M.B. commence son texte en citant des travaux de recherches plus anciens sur l’histoire de Bréal effectuées par François Delourme, recteur de Bréal de 1830 à 1867 :

« La notice sur l’Empire d’Occident, rédigée dans les premières années du Ve siècle nous apprend que les troupes romaines étaient stationnées dans les Gaules ; et Zozime nous dit formellement qu’il y avait à l’extrémité des Gaules, dans l’Armorique (Bretagne) une garnison venue de la Mauritanie qui ne voulut pas retourner à Rome ni dans la Mauritanie et qui se donna aux Armoricains qui venaient de secouer le joug des Romains en 409.
On sait que cette légion de la Mauritanie qui a donné son nom à Maure, commandait à tout le pays jusqu’au Pont-Breton. Ce territoire dépendait de Maure où était la légion romaine et ne faisait pas partie d’une autre légion, stationnée en Basse-Bretagne, dont les habitants s’appelaient Bretons : le Pont-Breton les séparait.
De ce renseignement on a voulu tirer l’explication du mot « Bréal » c’est un mot celtique formé de Bre ou Bro, qui veut dire pays, et de all, qui veut dire autre ou d’ailleurs : les peuples soumis à la légion romaine n’étaient pas regardés comme indigènes, mais comme étrangers. »

Cette explication a manifestement pour but d’ancrer le nom de Bréal dans la langue bretonne. Elle est cependant fortement critiquable. En effet, certaines affirmations paraissent peu plausibles. L’auteur est aussi très imprécis sur ses sources et commet des anachronismes en télescopant des évènements de périodes différentes, notamment en ce qui concerne le peuplement breton de la péninsule armoricaine, la Bretagne actuelle. Il est donc utile de rétablir quelques faits concernant les débuts l’histoire de la Bretagne auquel cet article fait allusion.

« Une garnison venue de la Mauritanie » ? 

Il est d ‘abord nécessaire d’expliquer de quelles légions romaines l’auteur parle quand il écrit « une garnison venue de la Mauritanie« , et plus loin « la légion romaine et ne faisait pas partie d’une autre légion, stationnée en Basse-Bretagne« . Il distingue donc deux légions, dont l’une aurait été stationnée plus près de l’actuel Bréal. De quoi s’agit-il ?

Pendant la période de la Paix romaine au IIe siècle, aucune légion n’était déployée en Armorique, car la région et ses habitants vivaient en sécurité. C’est au cours du IIIe siècle que les razzias de pirates venus du Nord (Francs, Frises, Saxons) rendaient nécessaire l’établissement d’un système de défense du littoral appelé Tractus Armoricanus.

Le Tractus comptait dans ses effectifs les légions des Mauri Osismiaci et des Mauri Beneti (ou Veneti), dont la première était en garnison à Brest, l’autre à Vannes. D’autres garnisons, comme celle des Martenses à Alet (auj. Saint-Servan) complétaient ce système de défense. Les Mauri étaient donc stationnés relativement loin du futur Bréal. En estimant à 4 000 hommes les effectifs de l’ensemble des légions du Tractus dispersés dans des postes sur le littoral et les grandes routes, il ne faut pas imaginer une concentration massive de troupes romaines dans la zone où se trouvait le territoire du futur Bréal, mais plutôt la présence d’un certain nombre de paysans-soldats mobilisables en cas de nécessité.

Les Gallo-Romains « bréalais » : des étrangers pour les légionnaires ?

A cette époque, la « légion de la Mauritanie » ne devait plus compter beaucoup de Mauritaniens dans ses rangs, mais le recrutement se fit sur place, parmi les Armoricains ou bien en incorporant des contingents de « barbares » d’Outre-Rhin ou encore de Bretons venus de l’île de Bretagne, la Grande-Bretagne, la partie la plus septentrionale de l’Empire romain jusqu’en 410. Ces derniers, d’ailleurs comme les Gaulois, étaient des citoyens romains depuis au moins l’édit de Caracalla de 212. De toute façon, depuis longtemps, dans la mesure où l’Empire romain s’agrandissait, le recrutement des légionnaires se fit de plus en plus, de gré ou de force, parmi les habitants des contrées conquises ou bien chez des peuples alliés.

Côtoyer « un étranger » n’était donc pas un fait remarquable pour les soldats romains. Pourquoi auraient-ils donc affublé les habitants sur le territoire du futur Bréal d’un nom signifiant « étrangers » ?

Les légionnaires parlaient-ils le breton ?

Il est également difficile d’affirmer que « les » soldats de la légion en question parlaient une forme d’ancien breton, même s’il y en avait peut-être certains parmi eux. Est-ce qu’on parlait breton dans cette région en 409 ? Et quelle était la langue des ancêtres des Bréalais ? Vivant en zone rurale, avaient-ils conservé le gaulois ? Etaient-ils latinisés par le rayonnement d’une ville romanisée comme Rennes et par l’activité commerciale dans la vallée de la Vilaine, un couloir de circulation important à proximité ?

Même si des déplacements et migrations de personnes entre l’Armorique et l’île de Bretagne existaient depuis longtemps, l’immigration bretonne vers l’Armorique à proprement parler s’intensifiait surtout au cours de la seconde moitié du Ve siècle et après et concernait surtout le littoral. Le nom Britannia pour désigner la partie de l’Armorique colonisée par les Britonnes venus d’outre-Manche apparut seulement au VIe siècle. A la fin du IXe siècle, cette région devint la Britannia minor, la « Petite Bretagne ». Il est donc difficile d’imaginer une population bretonnante en 409 près de Bréal, et qu’il y eût un Pont Breton (sur la Chèze) reliant la partie bretonnante, celle ou étaient les Mauri, à celle, bréalaise, où l’on parlait une autre langue.

En ce qui concerne la question étymologique, bro est bien un terme gaulois signifiant « pays », l’équivalent breton étant également bro ; le gaulois allos et le breton all désignent l’ »autre ». Les allobrogae sont des « étrangers » en gaulois, mais diavesiad, divroad, diavaez-bro ou estrañjour en breton moderne. Un autre terme breton, Bro-c’hall désigne la Gaule ou le royaume de France, gall étant l’habitant de la Haute-Bretagne ou le Français … mais cette distinction devint opérationnelle seulement plusieurs siècles après 409 quand on fit état en Bretagne d’une région bretonnante et une autre où l’on parle une langue romane, le gallo ou bien le français (voir ci-après). C’est en 1371 seulement que des documents officiels distinguent une Bretaigne bretonnante et une gallou, et c’est la carte de Bertrand d’Argentré de 1588, qui différencie pour la première fois Basse et Haute-Bretagne de part et d’autre de la limite entre les deux parlers de la Bretagne. Et sur la, plan grammatical : Pourquoi, les locuteurs à la fin de l’Empire romain auraient-ils inversé l’ordre des éléments du gaulois allobrogae pour en former quelque chose comme « brog allo » et qui aurait évolué en Bréal ? Est-ce que l’auteur dans le Bulletin paroissial commet-il une confusion avec Bro-c’hall ?

Rappelons aussi, que des lieux-dits portant le nom Pont-Breton existent aussi à Plélan-le-Grand, et même à Livarot-Pays-d’Auge, au sud-est de Caen en Normandie. Ni l’un ni l’autre de ses lieux occupe une position frontalière.

Figure 1 : Carte de la Bretagne de Bertrand d’Argentré, 1588. C’est la carte la plus ancienne distinguant la Basse et la Haute-Bretagne. La limite linguistique entre le Breton et le Gallo part de l’estuaire du Trieux (Saint-Quay-Portrieux) à celui de la Vilaine près de la Baule-Escoublac, passant à l’ouest de Loudéac et de Josselin.
Le nom de Maure et la « légion de Mauritanie »

Est-ce que le nom de la commune de Maure de Bretagne peut-il servir de preuve d’une présence de contingents de la « légion de Mauritanie » dans ce lieu ?

Certes, un contemporain de François Delourme, le savant Adolphe Toulmouche (1798-1876) pensait avoir vu des vestiges de campements romains à Maure. Mais, on commet un anachronisme quand on cherche à associer le nom de la légion de la Mauritanie à celui de la ville de Maure. Le premier nom de ce lieu depuis au moins 832 était Anast. En 843, son église fut donnée aux moines de l’abbaye de Glanfeuil près d’Angers, renommée plus tard Saint-Maur-sur-Loire. Ses moines, désormais propriétaires de la paroisse, fondirent un prieuré à Anast, si bien qu’au XIIe siècle, le nom de Maure apparut et se substitua à Anast après le XIIIe siècle.

Zosime et Procope, deux historiens byzantins

Enfin, la présentation du contexte historique, contient des erreurs. D’emblée, il faut remarquer que François Delourme en prétendant de s’appuyer sur le récit de l’historien byzantin Zosime (fin du Ve siècle-début du VIe siècle), mélange des évènements et faits appartenant à des périodes et contextes différents, puisés dans les textes non seulement de Zosime, qu’il nomme, mais aussi d’un autre historien byzantin, Procope de Césarée (vers 500-vers 565), dont il tait le nom.

On trouve effectivement chez Zosime un passage bien connu des historiens qui relatent la révolte des Armoricains contre les Romains vers 409/410. Mais il ne s’agissait pas précisément d’une révolte contre l’empereur romaine, car les Gaulois étaient désormais largement romanisés, mais contre les élites romaines et gallo-romaines à qui on reprochait des abus et l’incapacité de garantir la sécurité face à des menaces extérieures. Cette situation était justement la conséquence du retrait de l’Armorique des légions romaines du Tractus qui y eurent été établies au cours du IIIe siècle. A la suite de cette révolte, qui dépassait largement la péninsule armoricaine, un nouveau gouvernement « armoricain », mais pas « breton », fut établi, dont on ne connaît pas les contours.

C’est Procope de Césarée qui évoque une situation au tournant du Ve au VIe siècle où des soldats romains se seraient rendus aux Armoricains et aux Francs en leur livrant le pays qu’ils gardèrent pour ne pas tomber entre les mains des Wisigoths. A ce moment-là, les Wisigoths contrôlèrent le Sud de la Gaule à partir de la Loire, d’où les Francs avec leurs alliés armoricains les repoussèrent en 507. C’est aussi dans ces années-là que des contingents bretons plus importants arrivèrent en Armorique prenant en charge la défense du pays, les troupes romaines étant parties

Cet évènement n’a donc pas pu se produire dans les environs de Bréal. Il semble cependant, que des « érudits » du XIXe siècle firent circuler une interprétation « bretonnisée » de cette épisode racontée par Procope, et il est possible que François Delourme en ait pris connaissance. Arthur Le Moyne de la Borderie a stigmatisé cette mauvaise interprétation du texte de Procope dans le premier tome de sa monumentale Histoire de Bretagne en 1896.

Bréal : chemin d’entrée de la Bretagne

L’auteur M.B. émet lui-même des doutes sur la plausibilité de cette hypothèse. Tout en considérant que le nom de Bréal est d’origine bretonne, il en propose une autre, dont l’explication est cependant incomplète :

« Une autre signification du mot all : chemin, ferait de Bréal, le chemin, d’entrée de la Bretagne : interprétation plus vraisemblable. »

Sans préciser la langue de ce mot, M.B attribue à all la signification de « chemin », en en déduisant que Bréal est l’ »entrée de la Bretagne ». En toute logique, l’auteur suppose donc que Bre est un dérivé de Bretagne, voire de la forme bretonne Breizh. Peut-être s’appuyait-il sur la signification qu’il donnait à Bre alors qu’il considérait cette forme comme un équivalent de Bro « pays ».

Avant 851, c‘est-à -dire avant les conquêtes des comtés francs de Rennes et de Nantes par Nominoé et son fils Erispoë, Bréal se situait effectivement à la frontière orientale de la principauté bretonne de la Domnonée, une frontière matérialisée ici par le Meu. Cela supposerait donc, qu’un lieu de ce nom, éventuellement avec une forme légèrement différente, ait existé à ce moment-là, avant que la frontière eût été poussée à l’est de Vitré. Rappelons, que la première mention de Bréal connue à ce jour date de 1152.

Le mot all a deux significations en breton, « autre » et, mais attesté seulement en 1941, « arrêtez ! ». Il existe en breton un mot alez ou ale au sens de « allée de jardin, menant à la maison, rabine » parfois élargi à l’idée d’ »entrée à la propriété ». Cependant, ce mot, y compris sa signification, est un emprunt au français allée dont les plus anciennes attestations remontent seulement au XIIe siècle. L’équivalent breton est attesté en 1499. Sinon, il existe en breton l’interjection ale, « allez ! », ou bien le mot âl, « vêlé, vêlage » ou « fumet d’animal »… Le mot breton pour « porte » est au reste dor ou doriù, « portail », qui est à son tour dérivé du gaulois doro.

Beria, Borea et la légende religieuse

M.B. dans son article du Bulletin paroissial ne semble pas totalement convaincu par son hypothèse et envisage l’explication par une légende religieuse édifiante en recourant cette fois-ci au gallo :

Ceci importe peu, du reste. Mais, comme les noms ont leur raison d’être, je veux vous dire ici une histoire recueillie dans la vie de Saint Malo, écrite vers l’an 850 par Saint Bily, évêque de Vannes et martyr. [Il s’agit en réalité d’un autre Bili, diacre de l’évêque d’Alet de 866 à 872, Ratuili]
Vers l’an 720, on transporta de Saintonge à Alet (aujourd’hui Saint-Servan), la relique de Saint-Malo. « Après avoir quitté d’assez bonne heure le village de Saint-Malo-de-Phily, les religieux qui portaient la précieuse relique arrivèrent le soir à un village que Saint Bili appelle Bronwan [Bronuuruan]. Là, une femme atteinte de paralysie et nommée Boréa, qui connaissait la sainteté de Saint-Malo et à laquelle on raconta sans doute le prodige arrivé la veille à Phily, guéri miraculeusement, voulut imiter l’exemple du seigneur Phily et fit généreusement donation au saint de tout ce qu’elle possédait. Saint Malo la délivra de sa paralysie. »
Ne pourrions-nous pas trouver ici l’origine du nom de Bréal ?
D’abord dom Plaine, qui a traduit en français la vie de Saint Malo par Bili, nous dit (page 20) : « En Bréal, se trouve une fontaine de Saint-Malo qui pourrait marquer le lieu appelé par Bili « Bronwan » [Bronuuruan].
Ensuite, Bili assure formellement qu’après la guérison de Phily, qu’on appelait auparavant Fellit, le village habité par lui prit le nom de Saint-Malo de Phily. Il n’y a pas moins de changement dans les noms de Fellit en Phily, que dans le nom de Boréa changé en Bréal. Notons en passant que aujourd’hui encore, beaucoup de gens de Bréal disent qu’ils sont de Béria.
Et pourquoi cette dame qui avait imité Fellit dans sa foi et sa prière, ne l’aurait-elle pas suivi dans ses générosités ?
Nous dirons bientôt qu’on ne trouve nulle part mention de l’église de Bréal avant le Xe siècle : Bily n’a donc pas pu en parler, puisqu’il écrivait en 880 ; mais cette dame Boréa, après sa guérison, n’a-t-elle pas, par reconnaissance, commencé l’œuvre que nous voyons réalisée plus tard ?
Toujours est-il que la tradition donne à la fontaine située près du bourg, le nom de « Fontaine de Saint-Malo », et nous parle d’un miracle qui s’y est accompli ; toujours est-il que Saint Malo est le patron de la paroisse de Bréal.
Je n’ai pas assez étudié cette opinion (qui m’a été exposée récemment par un prêtre très versé dans l’étude des vieux manuscrits) pour pouvoir oser la soutenir ; mais ma piété et la vôtre, j’en suis sûr, chers paroissiens de Bréal, se réjouit de savoir que le nom même de notre paroisse peut nous rappeler un miracle de notre patron Saint Malo. »

Beria la gallèse : Petite digression sur le gallo, le patoé

Afin de rendre plus pertinente son hypothèse, M.B. donne d’emblée une petite précision :

« Notons en passant que aujourd’hui encore, beaucoup de gens de Bréal disent qu’ils sont de Béria. »

La justification de son hypothèse repose donc sur le détour par la langue gallèse, le gallo. C’est aussi un indice que la pratique de cette langue était encore répandue, sinon généralisée dans la population locale au moment de l’apparition de ces explications populaires au début du XXe siècle. Cette langue est aujourd’hui en danger de disparition.

Rappelons quelques traits de cette langue. Le gallo n’est pas un « dérivé », voire une « déformation » du français, mais une langue régionale à part qui s’est développée depuis la fin de la présence romaine en Armorique, et bien avant le français. Celui-ci, depuis le XIIIe siècle a fait reculer le gallo et l’a progressivement étouffé au même temps que les autres langues romanes régionales. Cet effacement s’est d’abord produit à l’écrit, notamment après l’union de la Bretagne au royaume de France en 1532, puis, après la Révolution française dans les pratiques orales, et encore plus au XXe siècle sous l’influence de l’enseignement scolaire.

Les locuteurs du gallo, eux, désignent ou désignaient leur parler plutôt par le terme patoé, patoué ou patouéz « patois », ce mot n’ayant aucune connotation péjorative pour eux. Le gallo s’apparente à l’anglo-normand parlé à Jersey, et à Guernesey, aussi au bas-normand, à l’angevin, ainsi qu’aux parlers du Maine et de la Mayenne qui ont disparu.

Dans la langue gallèse Bretagne se dit Bertègn, Breteil est Berteuil etc. Ce phénomène est désigné souvent par le terme « métathèse » synonyme à « interversion ».

A l’interversion s’ajoute un autre phénomène typique pour le gallo, l’élision du ‑l final, comme pour « cheval » qui est un cheva [ʃva], chefa [ʃfa] ou jeva [ʒva] en gallo, ou pour la commune de Breteil qui se prononce donc [bɘrtœj], même si on écrit Berteuil ; Saint-Teuria est Saint-Thurial. Pour revenir à Bréal, il se prononce alors Beuria/Beria [bɘrja] en gallo.

La dame Borea

L’anecdote de la dame Borea nous ramène aux origines de la Bretagne chrétienne même, à l’époque des sept saints évêques fondateurs légendaires, dont le gallois Maclaw, devenu saint Malo, sanctus Machutes en latin. L’épisode citée par l’auteur M.B. s’appuie sur l’édition de la Vita sancti Machutis (Vie de saint Malo) écrite vers 860-870 par un diacre d’Alet, Bili et publié sous le titre La Vie inédite de saint Malo par le moine dominicain et historien Dom François Plaine en 1883. Celui-ci avait découvert le manuscrit latin, oublié depuis plusieurs siècles, dans une bibliothèque à Oxford. On y relate, après l’évocation des gestes du saint, la translation de ses reliques en mettant en scène le voyage des moines d’Alet.

Cette fresque d'Emile Bernard (1868-1941) réalisé en 1933 à l'église de Saint-Malo-de-Phily (Ille-et-Vilaine), présente en trois panneaux la légende de la translation des reliques de saint Malo. (Vue en trois dimensions
Figure 2: La guérison de Félix par les reliques de saint Malo. Cette fresque d’Emile Bernard (1868-1941) réalisé en 1933 à l’église de Saint-Malo-de-Phily (Ille-et-Vilaine), présente en trois panneaux la légende de la translation des reliques de saint Malo. (Vue en trois dimensions : cliquer ici)

Selon ce récit, ces moines ont réussi, grâce à la médiation du roi Filberto (Childebert III, selon Dom Plaine), à récupérer au lieu de décès du saint à Saintes une partie des reliques, la tête et la main droite, et les ont rapatriées au siège de l’évêché, Alet, dont Malo était le saint fondateur légendaire. Dom F. Plaine situe sa naissance entre 510 et 520, son décès vers 621, il aurait donc atteint un âge d’au moins 100 ans. Il date la translation dans la fourchette de 695 à 711, la faisant correspondre au règne de Childebert III. Lors de leur voyage de retour, munis des reliques, ces moines, en remontant la Vilaine, firent station au lieu Fellit en Guipry où se produisit le miracle de la guérison du chef local nommé Felix qui fit don de sa propriété et contribua ainsi à la fondation de l’église de Saint-Malo-de-Phily.

Bili poursuit son récit avec un second miracle, celui qui bénéficia à la dame Borea, que l’auteur place dans un lieu nommé Bronuuruan. Ce lieu fait penser, selon Dom F. Plaine, à une villa nommée Bronsivan (Bronsiuuan) attestée à Plélan-le-Grand dans une charte datée de 868. Mais l’éditeur de la Vie de saint Malo de Bili laisse planer également l’idée que le lieu du miracle pourrait se situer à Treffendel, à Saint-Malon-sur-Mel (dont le nom vient en réalité de Maelmon et non pas de Malo), ou bien à Bréal-sous-Montfort, parce qu’il y avait une fontaine de Saint-Malo « qui pourrait marquer le lieu appelé par Bili Ur Bronsivan« .

Une fontaine de ce nom était attestée à Bréal à la fin du XIXe siècle. Son nom apparaît encore en juillet 1966, quand le conseil municipal de Bréal décida de faire « combler l’ancienne réserve d’eau de la fontaine saint Malo, située dans le bas du bourg » mise en place en 1949. La fontaine qui l’alimentait se situait, paraît-il, sur le bord de la rue du Champ Ricois, au nord-est de son intersection avec la rue des Cyclades et de la rue de la Croix du Verger. A proximité, la rue de la Fontaine désigne une autre source d’eau.

L’interprétation locale de la translation racontée par Bili, semble avoir survécu dans la mémoire d’une partie des Bréalais, car elle fit objet de l’enseignement catholique ou du catéchisme d’après un témoignage. En 2017, l’hypothèse que le nom de Bréal/Beria pourrait avoir comme origine le nom de cette femme noble réapparut dans le bulletin municipal Bréal’Mag du mois de juin. L’épisode précédent est rappelé à la mémoire des paroissiens de Saint-Malo-de-Phily. Dans le chœur de son l’église, le peintre Emile Bernard (1868-1941), un temps proche de Paul Gauguin et de Vincent van Gogh, réalisa en 1933 des fresques monumentales qui figurent la récupération des reliques à Saintes et la guérison du machtiern (chef local) de Fellit.

L’existence du lieu de la guérison de la dame Boréa dans la Vie de Bili paraît incertain. En 1906, l’historien médiéviste Ferdinand Lot (1866-1952) a réalisé une autre édition de la Vie de saint Malo, censée corriger un certain nombre d’erreurs qu’il reprochait à Dom Plaine. Ferdinand Lot revient aussi sur le lieu Bronuuruan de la dame Borea dont il admet la possibilité qu’il s’agissait du lieu Bronsivan à Plélan-le-Grand, mais il ne fait aucun rapprochement avec Bréal.

Un certain passé de Bréal (1989)

En cette année du bicentenaire de la Révolution française, un collectif de contributeurs bréalais sous la direction de Raymond Guilloux, également éditeur de la revue locale La Feuille, publia un fascicule d’une vingtaine de pages avec le titre Un certain passé de Bréal. L’ambition était de « retracer […] une vue partielle du passé de Bréal » un peu de l’histoire, mais aussi « l’évolution lente vécue par nos ancêtres, nos parents, par nous-mêmes. Le texte a été « élaboré à partir de documents d’origine, […] de recherches historiques […] et de souvenirs d’anciens parfois contradictoires. » Malheureusement, les auteurs ne précisent pas leurs sources au-delà de ces indications générales. Ils consacrent cependant un paragraphe à la question de l’origine du nom de Bréal :

« Autrefois, lorsque la langue était peu écrite, une certaine fantaisie présidait à la mention des lieux, ce qui ne facilite pas la recherche de l’origine. Bréal pouvait s’appeler BRIAL, BEURIAL ou BERIAL signifiant « pays du beurre », ou peut-être BRAILLAL « pays des braies » (nom donné au pantalon gaulois) d’où notre sobriquet de « hanau », venant de « hane » qui signifie « pantalon » . L’hypothèse de Bréal signifiant « chemin d’entrée en Bretagne » ne serait pas à retenir. Cette signification appartient davantage à Bréal sous Vitré qui correspond mieux à une frontière qui, en patois, se désigne « barial » (signifiant barre). »

Brial, Beurial ou Berial, ces formes orales d’ »autrefois » sont en réalité, au moins en ce qui concerne les deux dernières, les formes en gallo ou en patois du nom de Bréal, comme nous l’avons vu plus haut. Si les auteurs rejettent l’interprétation de Bréal « chemin d’entrée en Bretagne » qu’ils ont sans doute rencontré dans le Bulletin paroissial, ils proposent deux interprétations basées sur la langue gallo.

Bréal « Pays du beurre »

Le nom gallo Beria de Bréal se rapproche effectivement sur le plan phonétique du mot beurre, en gallo beure [bør]. Cela pouvait-il justifier d’y voir l’origine du nom de la commune ? Ou voulait-on par ce détour valoriser « un certain passé agricole ?

Le mot beurre peut-il être assimilé au nom de Bréal ?

Le nom de Bréal est documenté depuis 1152, sa variante gallo Beria est une forme employée à l’oral, mais on ne sait pas depuis quand. Alors, au XIIe siècle, consommait-on déjà du beurre ? Et par quel mot était-il appelé ?

L’utilisation du lait et la fabrication du fromage sont connues depuis le Néolithique. Une forme de beurre, appelée graisse barbare était consommé dès le Moyen-Âge. Le mot bure qui apparut au XIIe siècle désignait une substance alimentaire grasse quelconque, alors que le mot beurre, désignant l’aliment obtenu après le battage de la crème du lait, commence à se répandre seulement à partir du XIVe siècle. A ce moment-là, la substance alimentaire elle-même acquit son titre de noblesse, quand le beurre devint aussi un bien d’exportation des Bretons. Encore au début du XXe siècle, dans les exploitations plutôt éloignées des laiteries et des centres urbains, le lait est en majeure partie transformé en beurre, le petit lait est donné aux porc. Le beurre consommé à Rennes à la fin du XIXe siècle était collecté dans les fermes dans un rayon de 8 à 16 km. Par contre, dans cette ville plusieurs beurreries industrielles existaient, travaillant pour l’exportation. Le beurre de la Prévalaye produit en petite quantité était regardé comme le meilleur de France.

Une activité commerciale importante à Bréal

Non seulement, Bréal se situait dans une région à forte production laitière et du beurre, cette commune était aussi une place importante pour la commercialisation de ce dernier. Faut-il chercher là l’inspiration qui a conduit à l’explication de son nom ?

Au Tableau officiel des foires et marchés agricoles de France de 1904, le marché de Bréal tenait une place importante. Surtout, avec Plélan, c’était le seul marché où le beurre figurait comme marchandise principale, alors que les communes à l’entour ne semblaient pas en proposer ou pas en quantité significative. En novembre 1902, le kilo de beurre s’y vendait à 1,95 fr. à 2 fr. En juillet 1933, il fallait débourser 10,50 fr. à 11 fr. pour un kilo de beurre de table extra fin, 3 francs moins cher que l’hiver précédent. Au Concours de laiterie de Château-Gontier, Madame Berthelot de Bréal-sous-Montfort obtenait le 5e prix avec la Mention honorable dans la catégorie Beurres de Bretagne – Beurres frais, mais le 1er prix, Medaille vermeille dans la section Beurres salés. Les 2e et le 4e prix, respectivement Médaille d’argent et la Mention honorable allaient également à des Bréalaises, Mmes Renaudin et Plessix. Plus près de Bréal, au Comice de Plélan de 1890, la bréalaise Mme Lecroc gagnait un prix doté de 2 fr. pour sa deuxième place dans la catégorie Beurre. Ces exemples devraient monter l’importance du beurre pour l’économie bréalaise, ils montrent en passant à quel point sa production était une « affaire de femmes », qu’on appelait parfois ribotoueres (qui ribotaient le lait dans la baratte). En 1931, une laiterie, la Maison Durier-Vaillant, était signalé à Bréal.

Un potin

Cinq cultivatrices, dont une Bréalaise devaient s’expliquer devant le tribunal correctionnel de Montfort en 1939 car on leur reprochait d’avoir mouillé d’eau ou bien d’avoir écrémé le lait livré à la beurrerie :

« La dernière de la série est encore une dame E. […] cultivatrice demeurant au [lieu-dit] en Bréal-sous-Montfort.
Comme les précédentes [accusées], elle livrait chaque jour à la laiterie de l’Hermitage, le produit de la traite de deux vaches ; elle exploite une très petite ferme et le rendement est assez minime.
Pour le corser un peu, elle prélevait elle-même de temps à autre, un peu de la bonne crème que renferme le lait, et de cette manière, elle pouvait préparer pour son usage personnel une petite motte de beurre, ce qui ne faisait pas, semble-t-il, l’affaire de la beurrerie… La crème ainsi prélevée était dans la proportion de 23 %.
La peine augmente encore, car [cette femme] est condamnée à 15 jours d’emprisonnement et 50 francs d’amende. Elle bénéficiera du sursis, en ce qui concerne la peine de prison seulement. »

Des croyances populaires

L’importance de la fabrication du beurre se traduit aussi dans certaines croyances populaires. H.-F. Buffet ne dit pas si les tiroux de beurre couraient les prairies bréalaises. Il s’agissait en fait de voisins agriculteurs malveillants. Au Pertre, ils se seraient approchés des vaches dans les pâturages la nuit du 1er mai en rimant « La lait à ta. – Le beurre à ma. » Ailleurs, dans le Coglais, à Redon, existaient d’autres méthodes, toujours avec le même résultat : les vaches de la victime cessaient d’avoir de la crème, le barattage du lait ne donnait aucun résultat, et le lait se perdait. Pour se protéger, il fallait répandre du sel sur les échaliers du pré, ou mettre du sel en forme de croix au fond de la baratte, faire appel à un prêtre ou un deuxième sorcier…

Les Hanaods de Beria

Le sobriquet haneau cité dans Un certain passé de Bréal est repris comme Hanaus de Bérial (ou Hanaods de Beria) dans le Bréal’Mag en 2017. Il qualifie dans la langue gallo les Bréalais comme des « mal‑culottés ». L’expression reposerait sur la parenté vocale entre Bréal (ou Brial, cité plus haut) et une forme supposée gauloise braillal pour « culotte ». En français, le mot braies est attesté aussi avec l’orthographe braille. Le gallo utilise le même mot, orthographié dans les dictionnaires breilles, braies ou brées [bre, brej].

Les braies

Le mot braies remonte au latin bracae que les Romains ont emprunté à leur tour des Gaulois qui appelaient leur pantalon *bhrāgikā.

Ce mot est attesté depuis le XIIe siècle en français et en anglo-normand, proche du gallo. A ce moment-là, il était déjà suffisamment répandu pour se prêter à des proverbes, mêmes vulgaires comme celui provenant d’un manuscrit du même siècle : Privé ami engigne, qui en ses brais chie » (engignier « trahir », voir enquiquiner « emmerder » : [Celui qui] trahit un ami proche, [est quelqu’un] qui fait dans son propre pantalon). Le Petit Robert décrit les braies comme un « pantalon ample en usage chez les Gaulois et les peuples germaniques« . Le correspondant breton est bragoù.

Ce type de pantalon bouffant ou plus resserré, voire collant (« culotte ») se nouant en-dessous du genou, était très répandu en Europe avant la Révolution française comme le montre le tableau des frères Nain Le repas des paysans de 1642. S’inspirer d’un vêtement aussi commun, voire généralisé pour en former le nom d’un lieu paraît donc peu probable.

Pour deux raisons, cette association de braies, Bréal, Beria et hanauds, n’est probablement pas apparu avant le XIXe siècle, donc huit siècles trop tard pour inspirer le nom de la commune. Ces deux raisons sont liées et concernent le changement de la mode au début du XIXe siècle et parallèlement l’apparition d’un nouveau mot, les hanes. C’est dans ce contexte que le sobriquet des Hanaus de Bérial est peut-être apparu.

Figure 3 : Paysans du XIIe siècle portant des braies.
Le repas des paysans des frères Nain, 1642 (Source : Wikimedia Commons)
Une nouvelle mode : le pantalon tombant aux chevilles

Après 1789, sous l’influence de la mode des « sans-culottes » parisiens, puis de la mode citadine en général, le pantalon tombant droit jusqu’aux talons se répandait aussi dans les campagnes basse et haute-bretonnes. Cette nouvelle mode pouvait aussi être influencée par le monde des marins, car selon H.F. Buffet : « Les pantalons à pont, les hannes ou hennes, se substituèrent aux braies. Imités des pantalons de matelots ils apparurent d’abord sur la côte et gagnèrent peu à peu tout le pays.« . Le mot hannes désigne apparemment ce nouveau pantalon, le mot braies devenait alors synonyme d’une mode tombée en désuétude.

De nouveaux mots : hanes et hanard

Ce nouveau mot, les hannes, était attesté dans la langue gallo comme un nouveau mot vers 1820. Ce mot au sens de « culotte, pantalon » est d’origine normande, peut-être issu du vieux scandinave hamr « habit, robe ». Le mot hannes avec ses variantes est attesté principalement dans la partie orientale du département jusqu’à la Vilaine, dont à Bréal-sous-Montfort, mais apparaît aussi à Jublains (Mayenne), dans la région nantaise ou à Malestroit (Morbihan). René-Yves Creston attribue le sens actuel de « culotte » aux braies, celui du « pantalon » aux hannes ou hennes. Michèle et Claude Bourel font observer que la braie est « un ample pantalon serré aux jambes par des lanières« . Dans certains dictionnaires du gallo, les deux mots sont utilisés comme synonymes pour désigner tantôt les pantalons, tantôt les culottes.

De ce mot est dérivé celui de han(n)ard « qui porte des culottes » dont hanau et hanaod sont manifestement des variantes. Les mots formés avec le suffixe -ard (du germanique hart/hard « fort, puissant ») ont souvent un sens vulgaire, moqueur ou péjoratif – chauffard, fêtard, ringard, vantard etc. – il n’y a donc qu’un pas pour se servir de hanard/hanau dans un sobriquet.

Figure 4 : Costumes masculins en Haute-Bretagne. A Métayer d’Escoublac (1840). Costumes du Pays de Rennes au tournant du XIXe au XXe siècle : B de fête, C de travail. Creston, R.-Y. (1993), p. 268, 273.
Des sobriquets et des offenses inspirées par hanes

De nombreuses expressions s’inspirent également de ce mot comme hanne-de-tremble « poltron », chie-en-hannes pour « garçons malpropres » ou pour exprimer vulgairement son mépris à l’encontre d’une personne. A Pléchâtel existait l’expression Il bat de la hên [hanne] pour « flâner ». Quand on trouve que quelqu’un est hané, on se moque de quelqu’un qui s’est « tiré aux quatre épingles ». Celui qui est mal hanné est « vêtu sans goût ». On voit donc, que le mot hannes est souvent accompagné d’une connotation dépréciative ou moqueuse. A Rennes, on disait qu’il existait autrefois une rue au nom ou au surnom des Petites Hannes (rue Saint-Benoît, aujourd’hui rue Paul-Louis-Courier), où l’on servait dans les échoppes une « mauvaise boisson faite avec de la lie de cidre et de l’eau » appelée « poche ».

En pays gallo, quelqu’un qui bà d là hên, « bat de la henne » est selon les auteurs soit un traînard et mal vêtu, soit un flâneur et homme désœuvré. Certes, ces deux significations sont proches, mais on voit dans la première plutôt une personne s’apparant à un mendiant, dans la deuxième un homme qui a les moyens et le temps de se pavaner. De la même manière, han(n)é peut prendre le sens de « habillé sans goût » ou bien de « paré ».

Et les hanauds de Bréal ?

D’après Michèle et Claude Bourel, en précisant cette fois-ci que les hanes sont « des pantalons souvent tombants« . Le sobriquet qui frappe les Bréalais dénonce ces hanaus comme des « mal fagotés » ; alors que ceux de Bonnemain étaient moqués en tant que hauts-haneus s’habillant avec des pantalons trop courts.

Les sobriquets, signories, seignories ou signorices, firent partie d’une coutume répandue en Haute-Bretagne. Chaque paroisse ou commune avait la sienne, et on se les renvoyait à l’occasion d’un désaccord, d’une dispute, déclenchant parfois de véritables bagarres entre jeunes de communes voisines. En 1891, un auteur situe ces pratiques, au moins leur début, « à l’époque du tirage au sort » donc autour de 1818, et mobilisant les efforts conjoints de la gendarmerie et des tribunaux correctionnels.

Si l’on se tient aux seules communes voisines, les habitants de Goven comme ceux de Mordelles pouvaient se faire traiter de chouans mot qui soit désignait le chat-huant, soit transportait un message politique en faisant allusion au mouvement contre-révolutionnaire des Chouans. Ainsi un intégriste catholique était « chouan comme Charrette« , du nom du général vendéen. Mais il arrivait apparemment qu’on insultait les Mordellais de saoterrelles « sauterelles », les Thurialais (Saint-Thurial) de pllaods « ploucs », et affublait les Chavagnais et des habitants d’autres communes en Ille-et-Villaine de pans « paons ».

Le Bréal-Mag de 2017

En juin 2017, le BréalMag, publiait un article Si Bréal était conté, dont un tiers du texte était consacré au toponyme Bréal. Des éléments de ce texte étaient aussi publiés sur l’ancienne version du site internet de la commune d’avant 2023, puis avec quelques variations sur le nouveau.

« La première hypothèse, la plus simple, serait que le préfixe « Bré » voulant dire « montagne » donnerait la situation la plus haute du bourg par rapport à la vallée du Meu. La seconde possibilité pourrait faire référence à la richesse du lieu en rapport avec la production de beurre, soit « beurrial » qui se serait transformé en « Bréal ». Une autre hypothèse plausible : Bréal viendrait de dame Boréa, paralysée, qui fut miraculeusement guérie par les saintes reliques de Saint Malo vers l’an 720. Elle consacra alors tous ses biens à Saint Malo. Ensuite le lieu du miracle a été appelé Saint Malo de Boréa puis Saint Malo de Bréal. Dernière suggestion : Bréal viendrait de « braillal », de braie, pantalon gaulois d’où le sobriquet de « Hanau de Bérial » dont étaient affublés les Bréalais d’antan. »

Nous en retenons la seule nouveauté parmi les quatre hypothèses, la première. Il s’agit dans ce cas d’une approche qui met en relation l’analyse linguistique d’un élément celtique, voire breton du mot, Bré- qui signifie « colline », et la topographie du lieu. Cette hypothèse a connu une certaine fortune, elle était formulée pour la première fois, selon nos recherches, en 1847 par Gilles Deric en 1847, suivi en 1862 de Pol Potier de Courcy, puis Joseph de Trémaudan en 1872, par Adolphe Orain en 1882 et François Jaffrenou en 1934. Avec d’autres approches linguistiques, cette question fera l’objet de la seconde partie.

Bréal, un nom rare et difficile à expliquer pour les scientifiques

Certains noms de lieu, par exemple Noyal, sont très répandus et existent en plus sous d’autres formes comme Noyelles (Nord, Pas-de-Calais), Neuil (Indre-et-Loire) ou encore Neuillac (Charente, Charente-Maritime). Il est alors plus facile d’en trouver des attestations anciennes, de suivre leur évolution, de les comparer et ainsi d’élucider leur nom. Ce nom d’origine gallo-romaine, nouio ialon signifiait alors « »terre nouvellement défrichée ».

Le nom de Bréal se trouve dans une situation opposée, il n’existe que deux fois. Mais seulment le nom de Bréal-sous-Vitré est attesté par des formes différentes , plus anciennes. Le toponymiste Jean-Yves Le Moing en 1990 voyait « apparaître quelques difficultés [d’interprétation] » avec des noms comme Bréal.

Deux Bréal

Bréal n’existe donc comme nom de lieu que dans les anciennes arrondissements ou sous-préfectures de Montfort et de Vitré. On n’en trouve pas d’autres en France, ni dans l’espace francophone, en tout cas comme nom d’une commune ou d’un lieu-dit. Certains spécialistes de la toponymie tentent de rapprocher les noms de Bréal, de Brehal (Manche), de Bréau (Seine-et-Marne, Maine-et-Loire, Nièvre) et de Bréel (Orne). Chacun de ces trois auteurs présente cependant une hypothèse différente sur l’origine du nom. Pour Erwann Valérie, Bréal n’est représenté que par les deux communes en Haute-Bretagne. Cette question sera discutée plus en détail dans la deuxième partie de cet article.

Le nom de Bréal n’existe pas aux niveaux des communes ou des lieux-dits, sauf dans le cas où le nom de la commune sert à distinguer le nom d’un lieu-dit comme la Haie de Bréal, et dans un autre, le Placis Bréal (Plesseix Bréal en 1513) à Gévézé, où Placis/Plesseix est déterminé par le nom d’une personne comme dans le lieu bréalais Plessix Génétay qui appartenait à un Jehan de Genestoiz en 1513.

La situation est un peu différente quand on descend au niveau des parcelles et leurs noms.

Le mot Bréal comme élément de noms de parcelles

Le nom d’une parcelle devenu nom d’une voie: L’allée du Bréal à l’Hermitage (Ille-et-Vilaine)

Une parcelle à l’Hermitage s’appelait le Bréal dont témoigne aujourd’hui l’allée du Bréal. Dans un document publié par cette commune, son auteure, M.-P. Boscher rappelle d’abord que l’Hermitage et Bréal-sous-Montfort sont historiquement liés par les seigneurs du Boberil, originaires de l’Hermitage, mais installés depuis 1562 à Bréal-sous-Montfort (en réalité à partir de 1609). L’auteure exclue cependant que, dans ce cas, le nom de Bréal exprime un quelconque lien avec notre commune en désignant par exemple une destination – ce serait plutôt l’allée de Bréal, car le nom de la commune s’emploie sans article. Elle penche pour l’hypothèse que Bréal soit ici le résultat de la déformation du mot preal, désignant en ancien français une « prairie ». Une deuxième occurrence de ce nom existe dans la commune voisine de Pacé.

Une recherche effectuée par nos soins dans le fichier FANTOIR qui répertorie les noms des lieux-dits, des voies et des parcelles de chaque commune a permis de trouver une quarantaine de communes qui possèdent un lieu-dit ou une parcelle dont le nom contient l’un des mots Bréal ou Préal, ce dernier parfois au pluriel, Préaux. Dans deux cas nous trouvons donc le Bréal, à l’Hermitage et à Pacé. Le Préal se rencontre avec une certaine densité dans la région de Fougères et dans la Mayenne voisine, puis, de manière plus diffuse dans la partie centre-ouest du département. Cette distribution géographique soutient l’idée, que les deux le Bréal sont le résultat d’une déformation du nom le Préal motivée par la proximité de Bréal-sous-Montfort et du lien historique avec l’Hermitage.

Sinon, autour de Bréal-sous-Vitré et dans la partie occidentale du département, on observe la présence de noms du type Clos, Champ, Landes, Pré, Usage auxquels on a accroché Bréal ou Préal sans ou avec une préposition, de et parfois à. Le Clos à Bréal en Noyal-sous-Bazouges près de Combourg peut être entendu comme « clos (champ) qui appartient à une personne se nommant Bréal ». Le Pré Bréal rentre peut-être dans la même catégorie. Les Champ, Doit, Landes, Pré ou Usage de Bréal tous situés dans la commune de Bréal-sous-Vitré traduisent probablement leur appartenance à cette commune, tout comme la Haie de Bréal ainsi que les parcelles Champ, Clos, Pré de Bréal à Bréal-sous-Montfort. Les parcelles dont le nom se termine en de Préal sont plutôt rares. Le Puits Bréal (Sévignac), Prad Préal (Plumergat), dont prad est le mot breton pour « prairie », le Clos Préal (Pleumeleuc) et la Bruyère Préal à Beaucé semblent plutôt désigner des propriétaires de ce nom.

Figure 5 : Les mots Bréal et Préal dans des noms de lieux-dits et de parcelles.

L’apparition du nom de Bréal dans des zones linguistiques différentes

La naissance et l’évolution du nom d’un lieu dépendent évidemment de la langue parlée de ceux qui le choisissent. Or, au Moyen Âge, la situation linguistique dans la zone où se situe Bréal-sous-Montfort n’était pas la même qu’à la limite orientale de la Bretagne où se trouve Bréal-sous-Vitré.

Une situation frontalière

Quant à leur situation géographique, les deux communes partagent la caractéristique d’un lieu « frontalier ». Bréal-sous-Montfort est délimité au nord et à l’est par le Meu. Avec la Vilaine et d’autres cours d’eau cette rivière matérialisait la limite de l’extension maximale du breton au IXe siècle avant les conquêtes des comtés de Rennes et de Nantes par Nominoé, parachevées par son fils Erispoë en 851.


Figure 6 : Les paroisses en Plou- et en Gui-. Ces types de noms de lieu servent de marqueurs de l’extension de l’implantation du breton au VIe siècle.
L’expansion du breton vers l’Est ?

Les historiens sont d’accord aujourd’hui, que l’expansion militaire des Bretons vers les comtés de Rennes et de Nantes n’a pas entraîné un peuplement breton et la bretonnisation des parlers dans ces zones.

Au contraire, cette expansion à contribué à la romanisation des élites bretonnes, puis de ce fait, entamé le recul de la langue bretonne vers l’Ouest qui se renforçait notamment à partir du Xe siècle. Le dernier duc breton parlant couramment le breton était sans doute Hoël (1066-1084) ou bien son fils Alain IV Fergent (1084-1112).

Bréal-sous-Montfort dans la « zone mixte », Bréal-sous-Vitré dans le domaine d’Oïl

A l’ouest de cette frontière se situe ce qu’on appelle sur le plan linguistique la « zone mixte », dans laquelle se situe donc Bréal-sous-Montfort, où le breton et le roman (le gallo) coexistaient jusqu’au Xe siècle à des degrés différents, avant le recul du breton vers l’ouest pendant les siècles suivants. A l’est de cette limite, on entre dans le domaine de la langue d’Oïl, où le parler breton était pratiqué seulement dans quelques îlots, dont le nombre s’amenuisait dans un environnement roman (gallo) dans la mesure où l’on s’avançait vers les confins orientaux et sud-est de la Bretagne.

Bréal-sous-Vitré, qui borde aujourd’hui la limite avec le département de la Mayenne est complètement dans le domaine d’Oïl (langues françaises du Nord de la France), donc à la frontière de la Bretagne dite « historique », définitivement établie en 931, après le retrait des Bretons des territoires conquis sous Salomon en 867 plus à l’est jusqu’à la rive droite de la Maine avec une fraction d’Angers et jusqu’au Cotentin.

Figure 7 : Trois définitions de la « frontière » linguistique près de Bréal-sous-Montfort.
Figure 8 : Une dégression significative du nombre de noms de lieux d’origine bretonne vers l’est.
L’apparition des deux Bréal

Le nom de Bréal apparaît pour la première fois en 1152 dans une bulle du Pape Eugène III (vers 1080-1153) qui confirme le don de son église, ecclesiam de Breal, par l’évêque de Saint-Malo (d’Alet, avant le transfert du diocèse en 1146), Jean de Châtillon (ou de la Grille) au chapitre de la cathédrale. En 1157, parochia in Breal est attesté. Dès 1164, le pape Alexandre III confirme aux religieuses de l’abbaye Saint-Georges de Rennes le droit de dîme dans la paroisse de Bréal : decimam in parrochia de Breal. Ces documents ne nous disent rien sur le moment de la fondation de l’église, ni sur l’apparition de la paroisse, les deux pouvant être plus anciennes et la présence d’une église n’étant pas synonyme avec le statut de paroisse pour le lieu. Le vocable Malo pour l’église bréalaise apparaît pour la première fois en 1202 dans une expression contenant une variante orthographique de Breal : ecclesia Sancti Maclovii de Breial. D’autres attestations au Moyen Âge sont connues pour 1270, 1319 et 1442, toujours avec la forme Breal, qui prend un accent aigu en 1790, Bréal.

Une même étymologie ?

Le nom de Bréal-sous-Vitré contrairement à celui de Bréal-sous-Montfort est attesté sous une forme différente, antérieure à sa forme actuelle. Le nom apparaît pour la première fois vers 1050 avec les formes donatio capelle de Breallo et capellam de Brealelo (ou Bradelo). A cette époque, le seigneur du lieu, Guy II de Laval y fit construire une chapelle qu’il donna ensuite, sans doute à titre de fief, à un certain Renaud. Celui-ci, se trouvant peut-être illégitime de posséder cette chapelle en tant que détenteur d’une autorité civile, mais pas religieuse, en fit don aux moines de l’abbaye de Saint-Serge d’Angers. Ces moines, soutenus financièrement par un successeur du seigneur de Laval, Guy III, décidèrent de remplacer l’ancienne chapelle en bois par une nouvelle en pierre. Vers la fin du siècle, des moines d’une autre congrégation, Saint-Jouin, disputaient à ceux d’Angers la propriété de la capella de Braello, dans le même acte apparaît aussi la forme Breallo. Le conflit fut tranché en faveur des moines angevins par l’archevêque de Dol entre 1082 et 1093, et confirmé par l’évêque de Rennes en 1108. A ce moment, le bourg devint le siège d’un prieuré et l’ecclesia de Brallo fut érigée en église paroissiale. L’histoire de ce lieu remonte cependant au Haut Moyen Âge. A la suite de fouilles archéologiques, il est possible d’attester la présence d’une chapelle funéraire et d’un cimetière au VIe ou VIIIe siècle à 30 m de l’église actuelle, dont la construction commença à la fin du XIe siècle. La chapelle fut détruite, l’ancien cimetière couvert d’une couche de schistes quand la nouvelle église fut érigée. Peut-être vers 1190, au plus tard à partir de 1207, la forme du nom de cette paroisse a évolué pour se fixer à Breal (Breallo et Breallum dans des textes latins de 1239, 1516 et au XVIIe siècle).

C’est donc dans les décennies de la fin du XIIe et du début du XIIIe siècle que le nom des deux Bréal se stabilise. La question est de savoir si ces deux Bréal ont la même étymologie, ou bien si la forme du nom de Bréal-sous-Vitré a éventuellement été influencée par celui de Bréal-sous-Montfort. Antoine Chatelier, chercheur à l’Université de Rennes 2 fait remarquer que les anciennes formes de Bréal-sous-Vitré ressemblent à celle de Bresles (Oise), dont on connaît entre autres la forme Braella (1015, 1201) ou bien à celles de Briel (Landes) avec Braelles (1313).

Il se trouve, qu’une branche de la maison de Laval, seigneurs à Bréal-sous-Vitré depuis au moins le XIe siècle, devenait seigneurs de Bréal-sous-Montfort au cours du XIVe siècle. Par une succession de mariages, la maison Laval se liait avant 1310 à celle de Lohéac, seigneurs de Bréal. Cette dernière se fondait en celle de Montfort, et leur fils Jean après son mariage avec Anne de Laval prit le nom de Montfort-Laval. Cependant, qu’il existât des liens entre ces familles autour de 1207 pouvant expliquer l’apparition d’un deuxième Bréal, reste à l’état des connaissances une spéculation.

Jeu de mots : Et si Breal était un saint ?

Le nom de personne Breal ou Brewal désignait peut-être un saint breton, ou simplement un missionnaire breton originaire de la Grand-Bretagne venu érablir ses fidèles dans une paroisse à laquelle on donna son nom. Ce nom serait un composant du lieu-dit Lanvrel (Lanvreal en 1677) à Cléden-Cap-Sizun (Finistère), ou encore de Men-Brial qui existe à Douarnenez, à l’île de Sein et à Plouzané (Finistère) ainsi que de Convenant-Bréal en Camlez (Côtes-d’Armor). L’origine du nom serait celui d’une personne attesté en 843, Brec’huualt « bras puissant » en breton ou issu du mot gallois bryw « fort, vigoureux ». Pour Bernard Tanguy, ce saint dont certains voient le nom aussi dans des noms de parcelles tels Parc-Sant-Brual et Parc-Santé-Brual en Louargat (Côtes-d’Armor), reste cependant « très hypothétique ».

Conclusion de la Partie I

Nous avons pu constater que les explications populaires ne tombent pas de nulle part, mais sont inspirées par certaines réalités culturelles, économiques ou religieuses de la localité. Au moins deux de ces explications , celle de l’association de Beria au miracle dont à bénéficié la dame Borea, puis celle du beurre traduisent aussi un sentiment de fierté d’habiter ce lieu. Le recours à un sobriquet, les Hanaus de Beria, pourtant prononcé ou proféré plutôt par des voisins d’autres communes, pour expliquer le nom de Bréal par les braies alors démodées traduisent aussi la capacité de ne pas se prendre trop au sérieux.

Bien sûr, ces anecdotes ne peuvent pas tenir lieu d’une explication de l’origine du nom de Bréal attesté en 1152. Quand le beurre est entré en usage, Bréal était déjà une paroisse au moins tricentenaire. Le sobriquet sur les Hanaus fait référence aux changements de la mode vestimentaire après la Révolution française de 1789. Avec la dame Boréa, se pose le problème du statut que l’on veut bien donner à ce récit légendaire. A présent, aucune attestation n’existe pour prouver l’existence d’un évêque d’Alet au nom de Malo au VIe siècle, aussi peu que pour attester la translation de ses reliques de Saintes à Alet qui se serait produite à l’aube du VIIIe siècle. Bili, l’auteur à la fin du XIe siècle de la Vie de saint Malo (Vita sancti Machutis) ne parle pas de Bréal. C’est son éditeur, dix siècles plus tard, qui affirme, sans preuves, un lien entre le lieu de la guérison et la fontaine de Saint-Malo de Bréal. Le nom de la fontaine bréalaise aurait donc dû porter le nom du saint plusieurs siècles avant même que l’évêché prit ce nom en 1146, et l’église de Bréal en 1202, ecclesia Sancti Maclovii de Breial.

Regard sur la Partie II

En effet, les auteurs locaux n’étaient pas les seuls à s’intéresser au nom de Bréal. Depuis le XIXe siècle, qui voyait un intérêt renforcé pour une vision de l’Histoire en partie imprégnée par la quête des origines des langues, des linguistes et historiens s’intéressaient aussi à la toponymie, la science des noms de lieux.

La majorité de ces auteurs situent l’origine de Bréal dans la langue gauloise, certains dans la langue bretonne. Ils cherchent à évaluer quelle langue a pu influencer ce nom lors de son évolution avant sa première attestation en 1152 où sa forme s’est figée. L’interprétation la plus citée, quoique incertaine, est celle qui explique Bréal par un mot gaulois, *brogilo, dont les formes brogilos et breialo sont attestés au VIIIe siècle. Ce sera le thème d’une seconde partie.

Partie II : Explications étymologiques

Le nom de lieu de Bréal-sous-Montfort. Partie II : Explications étymologiques © 2025 by Fritz Jesse est licencié sous CC BY-NC-SA 4.0.
Les détails de cette licence sont expliqués ici : https://creativecommons.org/licenses/by-nc-sa/4.0/deed.fr.

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Sommaire

Bréal dans les études de toponymie et les dictionnaires

Bréal n’apparaît pas dans les grands dictionnaires toponymiques « classiques » comme ceux d’Auguste Longnon (1923)et d’Auguste Vincent (1937), ni dans les près de 1500 Chroniques de Toponymie de Guy Souillet qu’il a tenu dans les années 1950. Les trois auteurs ont cependant tous traité les toponymes Breil et Breuil, que certains considèrent aujourd’hui comme homologues du nom de Bréal, partageant la même origine, *brogilo.

La discussion sur les origines linguistiques du nom de Bréal est pourtant documentée depuis la deuxième moitié du XVIIIe siècle. Une première trace se trouve chez le prêtre et historien Gilles Deric en 1778 et en 1847, suivi en 1862 par Pol Potier de Courcy dans une étude sur les noms de famille dérivés de noms de lieux. Le juge et historien local Joseph de Trémaudan (1872) ainsi que le militant breton, écrivain et journaliste François Jaffrenou, Taldir, (1934) tentaient une analyse sur la base des langues celtique et bretonne.

L’explication aujourd’hui la plus répandue est celle des linguistes universitaires Albert Dauzat et de Charles Rostaing (1963), qui présentent le toponyme Bréal comme la fixation d’un nom commun, breuil, mot issu du gaulois brogilo (latinisé en brogilum). Ils émettent cependant des réserves à leur explication sous forme d’un point d’interrogation sans autre explication.

Ces deux auteurs sont néanmoins suivis par le spécialiste des langues dites celtiques Hervé Abalain (2000) ou par le géographe Roger Brunet (2016), La linguiste Marie-Thèrese Morlet, dans un ouvrage de 1997 qui reprend et augmente un travail d’Albert Dauzat, rapproche les noms de famille Bréal, Bréau et Breault issus de noms de localité également comme variantes de Breuil.

Mais d’autres hypothèses existent. Le professeur de la langue et de la littérature française Ernest Nègre (1991) avance l’hypothèse que Bréal s’expliquerait par un nom de personne germanique utilisé dans la Gaule du VIe au XIIe siècle Blidaldus.

Les philologues et linguistes bretonnants spécialisés dans la toponymie de Bretagne mentionnent parfois le nom de Bréal sans en préciser l’étymologie. Ainsi Joseph Loth (1847-1934) le compte parmi les noms « anciens » et d’« évolution romane et française » ; Erwan Vallerie (1944-2022) qualifie ce nom d’origine gauloise et pré-breton, sans la moindre trace d’une influence bretonne sur son évolution ; Jean-Yves Le Moing (né en 1950) voit surtout apparaître « quelques difficultés » avec des mots comme Bréal. Erwan Vallerie consacre quelques passages au nom de Bréal pour y discuter une possible « évolution dialectale spécifique du roman d’Armorique » de ce toponyme. Il exprime dans ce contexte une réserve indirecte à l’hypothèse que Bréal soit dérivéde brogilo/breuil.

Ces auteurs, Ernest Nègre, Albert Dauzat et Charles Rostaing, Hervé Abalain et Erwan Vallerie ou Jean-Yves Le Moing, comme les auteurs qui les précèdent, ont en commun de traiter les deux Bréal (sous‑Montfort, sous‑Vitré) comme le même toponyme partageant une étymologie commune, avec le même sens…

Bréal, un nom composé de Bré- et -al ?

Le Bulletin paroissial de Bréal en 1910 présentait plusieurs explications du nom de Bréal. L’une d’elles voyait ce nom comme un composé de Bré- et -al en donnant au premier élément le sens de « pays », inspiré probablement du mot breton bro, au deuxième le sens d’« étranger ». Le BéalMag du mois de juin 2017 proposait : « La première hypothèse, la plus simple, serait que le préfixe « Bré » voulant dire « montagne » donnerait la situation la plus haute du bourg par rapport à la vallée du Meu ». Les points communs étaient de considérer le nom de Bréal comme un mot composé de deux éléments, puis comme un mot gaulois ou breton. Or, c’est aussi le cas des premières études concernant le nom de Bréal qui ont été publiées entre la fin du XVIIIe siècle et 1934. Elles expliquent ce nom comme une forme composée de deux éléments, de bré- et de -al.

Bré‑ « mont » et la topographie de Bréal

Cette première hypothèse présentée dans le bulletin municipalBréalMagen juin 2017 procède par une approche linguistique, qui cherche l’origine du nom de Bréal dans la langue gauloise, bretonne et dans son environnement topographique, Bréal viendrait de Bré- « colline » ou « hauteur ». Il est possible que l’un des auteurs qui ont basé leur interprétation du nom de Bréal sur cette idée a inspiré l’auteur du BréalMag.

Bré‑ suivi d’un déterminant ‑al
Gilles Deric (1726-1796 ou 1800)

Une première tentative d’explication remonte au dernier quart du XVIIIe siècle et est due au prieur de Notre-Dame-de-Fougères, puis grand vicaire de l’évêque de Dol, Gilles Deric. Dans son Histoire ecclésiastique de Bretagne, dans les pages consacrées au VIIe siècle, cet auteur attribue au nom de Bréal la signification « lieu qui domine une rivière » de bre‑ « hauteur, éminence » et ‑al « rivière », ici le Men (le Meu) qui borde la commune au nord et à l’est. Le Men, dont la source se situe dans la commune de Saint-Vran dans le Mené (Côtes-d’Armor), portait aussi le nom de Flusel, mot composé de flus « rivière » et le diminutif ‑el.

Cet auteur attribue le sens « rivière » à un grand nombre de finales et de mots, comme au ‑e du château de la Muce-Baulon, au -a final du nom d’une mystérieuse forêt appelée Pacata près de Gaël, au -o d’une mystérieuse rivière au nom de Modo (Modonem etModani sont des formes anciennes de Meu), au -el de Muel (nom d’une commune mais aussi ancien nom du cours supérieur du Meu) ou au –i de Saint-Malo-de-Fili. Le Rheu aussi voudrait dire « rivière » selon lui du fait de son « voisinage » avec le Men (le Meu), distant de 5 kms tout de même, et de 3 kms des rives de la Vilaine… Gilles Deric donne ces explications dans un chapitre concernant l’histoire du VIIe siècle, c’est-à-dire à une période qui précède de cinq siècles le premier témoin écrit du nom de Bréal. La justification se trouve dans l’« Avertissement » de son ouvrage, quand il écrit que « les noms […] de nos premières villes […] sont encore de nos jours […] tels, à peu près, qu’ils étaient dans leur origine ».

Le travail de Gilles Deric a été appréciée de façon critique, notamment en ce qui concerne ses études étymologiques des noms de lieux. Même l’auteur de la « Notice » insérée au début du Tome Premier de l’édition de 1847, lui reproche « ses étymologies dont la postérité ne veut plus », qu’« il se laissait prendre à tout ce qui en [de la langue bretonne] avait l’accent », mais il l’excuse, car Gilles Deric « avait cru, comme tant d’autres, de trouver la langue des Celtes dan Bullet, et Bullet l’a trompé ». Le Bourgignon Jean-Baptiste Bullet (1699-1771) était l’auteur d’une Mémoire sur la langue celtique, dont la valeur scientifique douteuse est confirmé par des chercheurs actuels. L’éditeur de l’ouvrage de Gilles Déric cite aussi une remarque vigoureusement critique à propos de « sa manie » de se servir des langues « celtiques » pour l’étymologie des noms de lieux. Ainsi, il utilise breton, qu’il « ne savait pas » ou le celte « sur la parole d’autrui », si bien qu’il « voit par exemple le mot rivière dans la composition de presque tous les mots ». Un des premiers grands spécialistes de l’étude des noms de lieux, Auguste Lognon, reprochait en 1889 à la méthode de Jean-Baptiste Bullet de dépecer les noms de lieux en syllabes, sans se douter que chacun d’eux a pu subir des altérations parfois graves au cours des siècles. Le philologue ajoute que cet auteur attribuait ensuite une signification à partir d’« une prétendue langage celtique » qui était encore très mal connue du vivant de Jean-Baptiste Bullet et donc de Gilles Deric. Ce dépeçage du nom de Bréal en deux morceaux trouve donc probablement sa justification dans cette méthode reprochée à Jean-Baptiste Bullet, et a inauguré une tradition qui se poursuit dans ce cas jusqu’au XXe siècle, comme on verra par la suite.

Ce qu’il faudrait rappeler ici, c’est que Gilles Deric écrit dans un contexte d’une théorie qui s’est développée en France et en Europe depuis la fin de la Renaissance. Le chercheur au CNRS et archéologue, Jean-louis Brunaux en analyse l’émergence : Alors qu’il n’a jamais été question d’une langue « celtique » commune aux Celtes le l’Antiquité, dont on ne connaît aucune trace, il se développait au cours du XVIIe siècle et après la théorie de l’existence de langues celtiques modernes, héritiers via la langue gauloise de ces langues de l’Antiquité. Cette théorie est liée à une autre, celle de l’existence d’une ancienne langue indo-européenne, dont la plupart des langues européennes seraient issues. De la même manière, les Celtes de l’Antiquité, puis les Gaulois auraient été les descendants de Noé, la langue celtique serait donc rattachée à une langue-mère biblique.

C’est aussi ce que semble penser Gilles Deric, quand il affirme à maintes reprises une parenté invraisemblable entre des mots de l’hébreu (de la Bible)et les langues contemporaines, notamment bretons, gallois etc. C’est-ce qui lui valait alors les remarques de l’auteur en 1821 d’une Histoire de la langue des Gaulois et par suite de celle des Bretons, Daniel-Louis Miorcec de Kerdanet, selon qui Gilles Deric faisait penser qu’« Adam parlait bas-breton ».

Pol Potier de Courcy (1814 ou 1815-1891) et Adolphe Orain (1834-1918)

En 1862, l’érudit Pol Potier de Courcy écrit dans la 2e édition de son Nobiliaire et armorial de Bretagne que les variétés des patronymes qui se sont développés à partir du XIe siècle comme surnoms, d’abord dans la noblesse, ensuite chez les roturiers, se répartissent en cinq classes, dont la première contient les noms de lieux. Dans cette classe, il présente une centaine de radicaux exclusivement bretons tels que Bot, Bran, Coat, Traon auxquels il associe chaque fois une série de noms de lieux devenus noms de familles, comme Botloré, Brandérion, Coatmeur, Traongall etc. qui sont tous des mots composés. Les autres classes ont été établies, non pas sur la base d’une structure grammaticale (préfixe + déterminant) comme la première, mais en fonction de la signification qu’avaient les mots avant de devenir noms de familles : anciens noms de personne, fonctions et professions, qualités et animaux, d’autres appellatifs du lexique et des sobriquets.

Ces noms ont été extraits d’ouvrages ayant trait aux familles nobles de Bretagne, et sont majoritairement issus de la langue bretonne. Une famille Bréal, seigneurs du Perray avec des fiefs à Melesse, Cintré et Saint-Symphorien est citée dans le Tome Premier du Nobiliaire. Une ordonnance autorisait Jean Bréal du Perray en 1668 de se nommer de Bréal, la famille fut anoblie en 1669. D’autres Bréal, nobles ou pas, sont cités au XVIIe et XVIIIe siècles en Haute-Bretagne. Une rapide étude sur le site généalogique FILAE, montre la présence la forte forte de ce nom de famille en Ille-et-Vilaine et les départements voisins, mais ce nom est diffusé dans l’ensemble de la France.

Dans la classe Noms de familles tirés de noms de lieux, après le préfixe Bran et sa variante Bré, identifiés comme d’origine galloise avec le sens latin de « mons, collis », l’auteur place aussi le nom de Bréal avec Brécé, Brech, Brénélevez, Brennilis etc. Il lui semble apparemment évident que Bréal soit un composé, mais il n’explique pas, comme pour le reste de la série de ce radical, le sens du deuxième élément, -al pour Bréal. Pour les autres séries, les noms bretons sont systématiquement traduits ou associés à leur équivalent français (p. ex. Aot « rivage », la Rive, du Rivage ; Dor « porte », Delporte, Desportes ; etc.). L’auteur ne précise pas s’il est bretonnant, mais dans sa bibliographie ne figure aucun dictionnaire du breton ou autre ouvrage traitant de cette langue.

Pour l’auteur de la Géographie pittoresque du département d’Ille-et-Vilaine (1882), Adolphe Orain, le Bréal du Canton de Plélan signifie tout simplement « le mont ». Mais aucune explication du nom est fournie pour le Bréal du Canton de Vitré. L’ouvrage ne possède pas de bibliographie et l’auteur ne s’exprime pas ailleurs sur ses sources et sa méthode. L’auteur a dû emprunter son explication dans un autre ouvrage, ou bien elle était peut-être déjà admis comme un fait établi et connu.

De toute façon, il s’agit ici d’un guide touristique (l’auteur avait déjà publié le Guide du voyageur dans Rennes et ses environs en 1866, réédité deux fois), et l’intérêt de le citer ici réside plutôt dans le fait que ce type de publications a pu connaître une diffusion importante à une époque où le tourisme se développait en Haute Bretagne, notamment avec l’arrivée du chemin de fer à Rennes en 1857. Une édition avec le titre Petite Géographie pittoresque du département d’Ille-et-Vilaine, pour servir de guide aux voyageurs dans Rennes et le département (1884). En 1982 et en 1993, l’ouvrage de 1882 est à nouveau édité en fac-similé.

Joseph de Trémaudan (1846-19..)

Avec Joseph de Trémaudan juge à Paimboeuf, situé sur la rive sud de l’estuaire de la Loire, et historien local, nous rencontrons un auteur qui aborde l’explication des noms de lieux avec un parti pris bien affirmé. En 1878, il fait publier un petit ouvrage de 67 pages, Études celto-bretonnes. Communes et rivières (Ille-et-Vilaine). Etymologies et observations étymologiques établissant l’existence, au XIIe siècle, de la langue celto-bretonne en Haute-Bretagne.

D’après cet auteur, le sens et l’origine toponymes dans l’ensemble de la Bretagne, voire en France peuvent être élucidés par le recours à « environ soixante-cinq radicaux celtiques », à l’exception des lieux qui doivent leur « appellation au vocable d’un saint ». Il récuse l’idée que pendant la période de la Gaule romaine le latin était une « langue vulgairement parlée », donc celle du peuple. Il affirme que le « celto-breton » était la langue parlée encore au XIIe siècle, voire à « l’aurore du XIIIe siècle » sur le territoire de l’actuel département d’Ille-et-Vilaine (formé avec des parties des anciens diocèses de Rennes, Dol, Saint-Malo et Vannes). En conséquence, les noms des lieux dans cette partie de la Bretagne ne peuvent en aucun cas être expliqués par le latin ou le français. En tant que « celtoman », il s’oppose vigoureusement aux « philolatins » qui seraient « celtovores » et « extincteurs de la langue de Vercingétorix ».

L’auteur explique sa méthode en commençant par dire qu’il « ignore les travaux ayant pour objet l’étude étymologique des noms de lieux ». Il est convaincu de leur inutilité car leurs auteurs ne tiendraient compte que des origines dans les langues classiques. Joseph de Trémaudan, pense au contraire que les toponymes en Ille-et-Vilaine peuvent tous s’expliquer par le recours à « soixante-cinq radicaux celtiques » qu’il a découvert après « maintes tâtonnements » ainsi que par le principe que ces toponymes soient tous inspirés par la topographie (relief, nature du sol, rivières etc.) où les aménagements humains (clôture, logis etc.) à l’exception bien sûr des noms issus du vocable d’un saint.

Bréal est donc d’après lui formé sur le déterminé Bré‑ avec le sens de « montagne », suivi de la terminaison déterminante ‑al, qu’il interprète comme une terminaison déterminante, sans en donner le sens. Il interprète d’ailleurs le nom Breil également comme une forme issue de Bre, sauf qu’il ne dit mot de sa partie terminale. Sans sa démarche exclusivement « celto-bretonne », l’auteur aurait pu prendre connaissance, par exemple, de l’étude des noms de famille, dont l’origine est un nom de lieu, par Pol Potier de Courcy dans son Nobiliaire et armorial de Bretagne de Pol Potier de Courcy qui a connu un certain succès. Pour ce dernier en tout cas, le lien entre Breil et Breuil, l’équivalence avec le breton Coat ou Coët ainsi que leur sens « petit bois » était déjà connu. L’origine gauloise ou « celtique » de ce mot n’était peut-être pas encore connu. Le rapport entre Bréal et Breil nous occupera plus loin dans cet article.

Joseph de Trémaudan attribue cette étymologie au reste aux deux Bréal, y compris à celui situé à l’est de Vitré à la limite de la Mayenne, ce qui est logique dans son système d’interprétation.

François Jaffrenou, Taldir (1879-1956)

Nous nous arrêtons un peu plus longtemps sur cet auteur. Car c’était un personnage pétri de la langue et la culture bretonnes, en contact avec d’éminents savants et écrivains qui l’étaient autant. Quand il a rédigé son ouvrage, la toponymie avait déjà fait de grands pas en avant, des ouvrages et des dictionnaires au sujet des toponymes français et bretons étaient parus, la méthodologie scientifique était consolidée. On peut donc analyser son interprétation du nom de Bréal, non seulement à partir des connaissances d’aujourd’hui, mais aussi à partir de celles qui lui étaient contemporaines.

François Jaffrenou était une « figure emblématique quoique fort discutable du premier mouvement breton avant 1914 », « barde-héraut », plus tard Grand Druide du Gorsedd, écrivain, poète, journaliste, éditeur de revues, qui soutient en 1913 la première thèse de doctorat rédigée en breton. Il se compromettait pendant l’Occupation (1940-1944) par des propos antisémites et en se rapprochant du maréchal Philippe Pétain. La dénonciation de « l’existence ou des agissements de mouvements de résistance » auprès des autorités de Vichy lui valaient une condamnation et le bannissement de la Bretagne après la guerre. Il était aussi l’auteur en 1900 de l’adaptation d’un chant du Pays de Galles sous le titre de Bro Gozh ma zadoù (Le vieux pays de nos pères) consacré l’hymne officielle de la Région Bretagne en 2021.

En 1934, il publia La clef des noms principalement consacré aux noms de personnes. François Jaffrenou avait en réalité répondu à une demande du quotidien L’Ouest-Eclair. Il était de longue date un ami intime de son fondateur, et à ce moment correspond du journal pour le Poher (région de Carhaix). L’initiative pour cette enquête « sur la signification des noms propres de l’Ouest de la France » venait de « plus de 4.000 demandes de lecteurs [de ce quotidien], soucieux de connaître le sens caché de leur patronyme ». Le journal insiste aussi sur la popularité de cette « science des noms » qui n’a pas encore révélé « tous ses secrets.

Un quart des pages sont réservées aux noms de lieux, nous pouvons y lire ceci au sujet du nom de Bréal :

BREAL. – Deux localités du nom de Bréal, l’une au sud de Rennes, sur la route de Ploërmel ; l’autre à la limite même de la Bretagne, jouxtant la Mayenne. Nous proposons, étant donné le peuplement des Marches par les Celto-Bretons sous le règne de Noménoé, l’étymologieBré-C’hall, le Mont Gall, le Mont Français. D’ailleurs les territoires de ces 2 communes sont sur des hauteurs.

Cette présentation a l’allure scientifique. L’auteur y donne quelques informations d’ordre géographique, topographique et historique qui ressemblent à des faits objectifs – à première vue. Il utilise le terme « étymologie » (l’origine, évolution et signification d’un mot) pour désigner Bré-C’hall comme nom dont serait issu Bréal.

Regardons de plus près ces informations. Au sud de Rennes, on chercherait plutôt Chartres de Bretagne ou Bruz, Bréal se situe plutôt à l’ouest, enfin à l’ouest-sud-ouest de la capitale bretonne. C’est un détail. Mais ce qui nous est présenté comme un fait historique, « le peuplement des Marches par les Celto-Bretons sous le règne de Noménoé » n’en est pas un. Car, Noménoé, Noménoë ou Nominoë, au moment où un éventuel « peuplement des Marches » devint possible… était déjà décédé.

Les Marches – ou la marche de Bretagne (Marca britannica) – formaient depuis au moins 778 un territoire composé des comtés de Vannes, Nantes et de Rennes instaurés par les Francs afin de pouvoir contrôler les Bretons. En 831, le prince breton Nominoé eut été nommé comte de Vannes par l’empereur Louis le Pieux qui fit de lui aussi son « envoyé » ou représentant en Bretagne (missus imperatoris). Mais en 850, Nominoë retourna les armes contre le successeur de Louis, Charles le Chauve. Nominoë mourut subitement en mars 851, et c’était son fils Erispoë, qui emporta la bataille de Jengland au nord de Nantes contre les Francs. A la suite de sa défaite, l’empereur lui céda les comtés de Rennes et de Nantes, ainsi que le pays de Retz au sud de la Loire.

Qu’à la suite de cette conquête, les territoires à l’est du Meu et de la Vilaine aient été « peuplé […] par des Bretons bretonnants » paraît très douteux, d’après l’historien faisant encore autorité en 1934, Arthur Le Moyne de la Borderie (1827-1901) et encore plus selon l’historiographie de nos jours. Un intime connaisseur de la Bretagne et de son histoire comme François Jaffrenou en aurait pu ou dû être au fait.

L’historien La Borderie n’aborde à aucun moment dans le Volume II (753-995) de son Histoire la question d’un peuplement consécutif aux conquêtes de 851 qui aurait pu produire la bretonnisation notamment de l’ancien comté de Rennes, où se situait le territoire du futur Bréal-sous-Vitré. Celui du futur Bréal-sous-Montfort, se trouvait de toute façon à l’intérieur, quoique à la limite orientale du territoire dominé par les Bretons avant 851 (voir le Chapitre 3.3 de la Partie I).

C’est seulement pour une période plus tardive, le XIe siècle, traité dans le Volume III (995-1364), que l’historien a cherché à démontrer par quels moyens les élites bretonnes tentaient de consolider l’union politique et culturelle des deux parties, Basse Bretagne bretonnante et Haute Bretagne gallésante. Alors que La Borderie fait l’hypothèse d’un brassage des deux populations, il restreint ce qu’il appelle « bretonisation » au développement d’un « sentiment breton » et de « l’amour de la patrie bretonne », mais il en exclue la langue, qui non seulement ne se répandit pas vers l’est, mais au contraire recula vers l’ouest pour rester « conservée dans la région occidentale ». En ce qui concerne Bréal-sous-Montfort, rappelons que l’influence bretonne, dans cette zone orientale du territoire breton du IXe siècle et avant, était plus incertaine, plus faible qu’à l’Ouest.

De nos jours, un historien admet que quelques « Bretons de souche […] ont reçu [dans les nouveaux territoires] des postes de confiance, mais ailleurs demeurent en place des nobles d’origine gallo-franque ». L’idée d’une expansion de la langue bretonne vers l’est est récusée à nouveau à la lumière des recherches plus récentes. Au contraire, on pense que l’acculturation des Bretons au monde franc était déjà en cours du vivant de Nominoé, au même moment où les liens avec les Bretons de l’île se distendaient.

L’argument historique de François Jaffrenou n’était donc pas recevable au moment où il écrivait, et encore moins aujourd’hui.

En dehors de l’interprétation erronée de cet évènement historique, on peut faire une deuxième objection à l’auteur des Clefs des noms. Il déduit de la présence de Bretons à un moment dans l’histoire que le nom de Bréal soit breton, alors que personne ne sait quand ce nom a été formé. Aucune attestation de Bréal ne remonte aux IXe, Xe et XIe siècles.

Or, quand La clef des noms apparaît, la topomastique, la science des noms de lieux, est déjà suffisamment développée pour que cet auteur pût en connaître ses méthodes. Voici comment Auguste Longnon les précise :

La seule méthode véritablement scientifique consiste à rechercher les formes anciennes de chacun de ces noms, ou, à leur défaut, les formes anciennes sous lesquelles les anciens documents désignent quelque localité homonyme, et l’on part de là pour en déterminer le sens, à l’aide des langues successivement parlées par nos ancêtres. Parfois, c’est l’étude comparée de tous les noms de lieu d’une région, aujourd’hui française, qui permet d’arriver à l’étymologie d’une série importante de vocables géographiques. Les progrès accomplis depuis un demi-siècle dans les études de philologie en général, et de philologie celtique en particulier, ne sont pas sans utilité pour ce genre d’études.

François Jaffrennou, dans le cas de Bréal, ne respecte pas ces règles. Il ne cite aucune attestation connue, même pas celles de Bréal-sous-Vitré, Braëllo ou Brallo qui se trouvaient dans des publications qu’il cite lui même au sujet d’autres lieux, celles de Dom Morice et d’Ogée/Marteville. D’autres ouvrages de renommée étaient disponibles également. Puis, il ne tient pas compte d’un autre principe, à savoir que les noms de lieux ont pu subir l’influence « des langues successivement parlées par nos ancêtres », donc,dans le cas de Bréal-sous-Montfort, le gaulois, le breton, le gallo.

Cependant, on retrouve dans son procédé un écho des prescriptions méthodologiques d’Auguste Longnon. Car, non seulement dans le cas de Bréal, mais aussi dans d’autres, François Jaffrenou cherche non seulement des « localités homonymes », mais aussi de simples mots homonymes. Cependant, de leur prononciation identique ou presque, il déduit sans autre preuve l’identité du sens. Ainsi -al aurait le même sens que -c’hall. Le morbihannais Baden s’expliquerait alors comme l’allemand Baden-Baden, ce dernier vient en effet de l’allemand Bad « bain ». Quand Auguste Lognon évoque « l’étude comparée de tous les noms de lieu d’une région », il pense à une zone caractérisée par une même langue, le français, le breton etc. Pour Alfred Dauzat, le sens du Baden breton est « obscur », pour les toponymistes bretons ce serait un nom de personne ou, éventuellement, issu du gallois bad « bateau, embarcation ». Dans le nom d’Abbaretz au nord de Nantes, il voie alternativement une abbattia « abbaye », le peuple centre-asiatique des Abares (Avars) ou encore une ville égyptienne de l’Antiquité, Abaris. Selon la même logique, Goven serait le lieu des forgerons, breton gov. Le nom de Mordelles, alors que François Jaffrenou précise son évolution française, serait à l’origine de noms de personne ou bien gallois Mordel ou bien Trécorrois Mordellès.

Dans l’introduction « Comment appelez-vous ? » qui concerne exclusivement le thème des noms de famille, François Jaffrenou rappelle les difficultés que l’étude des noms de famille peut rencontrer. Mais, il s’y montre aussi conscient de l’imperfection de son travail et finit avec la sentence « La science, en effet, n’a jamais dit son dernier mot ».

Bréal sur une colline ?

Nous avons vu, que l’interprétation de la terminaison -al de Bréal pose des problèmes. Mais il faudrait aussi se demander si l’association de Bré- à « colline, hauteur » est pertinente dans le cas des deux Bréal.

Le relief à Bréal-sous-Montfort

En ce qui concerne la situation topographique de Bréal-sous-Montfort, on peut observer que cette commune se situe certes en, hauteur par rapport au Meu, mais pas vraiment sur une colline, plutôt à mi-hauteur sur le versant nord d’une avancée de ce qu’on appelle les collines de Guichen qui, sur le plan géologique, font partie des Synclinaux du Sud de Rennes. La partie où se trouve le bourg est délimité à l’ouest et à l’est par des vallées de ruisseaux qui se jettent dans le Meu, dont la plaine humide constitue en partie le territoire bréalais au nord. Après, il s’agit peut-être d’un point de vue, à savoir de l’endroit d’où l’on aperçoit cette commune.

L’impression de traverser une colline se produit pour le voyageur qui, de préférence à pied ou à vélo, vient sur la route de Bruz depuis Launay-Hamet et monte au bourg. Au-delà de l’agglomération, le terrain descend doucement jusqu’au ruisseau du Rohuel, près de la Mottière. Mais, celui qui vient du Meu, suit par exemple la voie verte sur l’ancien tracé du tramway en montant une pente sensible. Au bourg, il arrive à la place de Saint-Malo, qui n’est cependant pas le point le plus élevé avec entre 53 et 56 m d’altitude, car à 150 m de là on arrive à la place de la Madeleine perchée à 60 m, là où se situait depuis le XIIe siècle le prieuré et la léproserie. En sortant du bourg vers le sud, on trouve Goven à 100 m et Saint-Thurial à 75 m.

Profils altimétriques ouest-est et nord-sud créés avec les outils de IGN-Géoportail

On reconnaît des collines ou au moins des mamelons plutôt en passant près des hauteurs à proximité de La Bouëxière dont le sommet est à 61 mètres, puis de celui de La Vigne à 76 mètres. On continue avec le sommet au nord des Hautes-Barres à 71 mètres et enfin celui à l’est de la ferme d’Etignac qui se distingue nettement dans le paysage depuis la voie verte avec ces 41 mètres. Ajoutons, que le bourg de Goven est à plus de 100 mètres d’altitude et qu’on perçoit sans difficultés depuis ce lieu à travers la plaine, et même à partir des Hautes-Barres l’église de Talensac perchée à 75 mètres.

A la différence de Bréal-sous-Montfort, le bourg de Bréal-sous-Vitré est placé à une altitude de plus de 150 m. « Ce territoire est plus élevé que ceux qui le joignent » écrit J. Ogée, les communes voisines se situant à 120 à 130 m d’altitude.

Vue sur Bréal depuis la rue du Caffort (Goven). Un peu plus à l’ouest se situe le château de la Hairie. A son sujet, Jean Ogée écrit en 1779 : « C’est un très-beau point-de vue de la cour & des fenêtres, on distingue Rennes, qui en est à quatre lieues de distance, & du côté du Nord, la vue s’étend à plus de dix lieues. » Ogée, J. (Vol. II), p. 143.
Le nom de Bréal peut-il être formé avec Bré‑ ?

L’hypothèse que Bréal soit formé comme un mot composé, dont la première partie, le préfixe serait bré « colline » et une terminaison -al est partagée par tous ces auteurs.

Il peuvent avoir été inspirés par le présence des nombreux toponymes dans les deux zones linguistiques de la Bretagne, bretonnante et gallésante, qui débutent effectivement par bré ou bren. Souvent, il paraît probable, voire sûr que ces préfixes signifient « colline », « hauteur » etc. : Bréhuel [bré + uhel] « colline haute » à Douarnenez, Brélès (Finistère), [bré + lez] « colline de la cour (du seigneur) », Brélevenez (Finistère) et Merlevenez (Morbihan, Brelevenez en 1385) « Montjoie », Brennilis (Finistère) [bren + iliz] « colline de l’église », peut-être Brest (Finistère) formé avec la finale –st qui pourrait être analysé par analogie comme Anast, l’ancien nom de Maure-de-Bretagne formé avec le mot gaulois ana « marais » et la terminaison -st. Ce type de nom est présent aussi dans le reste de l’ancienne Gaule. La villégiature du président de la République s’appelle Brégançon (Bormes-les-Mimosas, Var), ou, avec la variante bri-,on connaît Briançon dans les Hautes-Alpes. Mais des incertitudes existent également comme dans le cas du nom de Brec’h (Morbihan) interprété tantôt comme « colline boisée » (de bré koadaeg ?) parce que le lieu est sur une hauteur, tantôt comme « bras d’une rivière » (de brec’h « bras ») à cause de sa situation près de la rivière Loc’h qui s’élargit à cet endroit.

D’après le chercheur en langues bretonnes et celtiques, Jean-Marie Ploneis, les préfixes bretons bré et bran/bren/bran ont la signification « colline, hauteur, sommet ». Il s’agit d’ancien mots du vocabulaire usuel, mais elles en ont disparu et ne survivent que dans des toponymes. La preuve de cet oubli dans la langue quotidienne est le nom tautologique Mené Bré « colline colline » dans les Côtes d’Armor, mené ou menez étant le mot breton qui a remplacé bren en Basse-Bretagne. Selon Jean-Yves Le Moing, les noms formés avec bré sont plus fréquents en Haute-Bretagne, alors qu’on rencontre bran/bren/brin plutôt en Basse-Bretagne. Avec la restriction cependant qu’en Haute-Bretagne le n présent dans les noms primitifs a peut-être disparu.

Associer le nom de Bréal à ce type de toponymes ne manque pas d’une certaine plausibilité. Une des questions qui restent cependant en suspens est de savoir quand la forme primitive du nom est apparu. C’est elle qui permettrait de reconnaître le ou les mots qui l’ont composé ainsi que leur sens. Si l’ancêtre du nom de Bréal avait été formé avec Bré (où avec une forme antécédente), cela aurait dû se produire à une époque où le sens de ce mot était encore compris. Le village de Bernéan en Campénéac par exemple est attesté comme Bron Ewin en 840, bron étant une variante traduisant également « colline ». Un autre exemple serait Beraril (Escoublac, Loire-Atlantique) qui était en 854 Bronaril et en latin Mons Arill. L’équivalent latin est ici la preuve de la bonne compréhension d’au moins le mot bron. Les anciennes attestations de Bréal-sous-Vitré ne révèlent pas non plus

Bréal, un nom difficile à expliquer

Selon Jean-Yves Le Moign (1990), l’analyse de certains noms de lieux, dont celui de Bréal, présente quelques difficultés. A défaut d’une attestation ancienne, il n’est pas facile de décider, si le nom du lieu n’avait pas par exemple comme origine un ancien nom de personne gaulois comme Bréhaut à Taupont (Morbihan), auquel on peut ajouter Breteil dont l’origine est un nom de personne Brittus. D’autre part, Bré‑ peut se confondre avec plusieurs mots ayant une signification différente de « colline ».

Le mot gallo, d’origine celtique, brai (dérivés braion, breyon) signifie « boue » ou « fange ». Sur le plan de la prononciation, il se confond facilement avec bré‑. En Ille-et-Vilaine, on trouve neuf lieux-dits le Bray avec les variantes Brais et la Braye. Une des formes anciennes utilisée pour Bréal est effectivement (ecclesia sancti maclovie de) Breial en 1202. Ce type de terrain se reflète dans le nom d’un important manoir de la fin du XIVe siècle. Le Molan[t], situé à 2,5 km à la confluence du ruisseau de la Roche et du Meu. Molant (Ogée ecrit Molan) pourrait être un dérivé de mollain (en 1220) désignant un terrain mou ou fangeux. D’autres noms de lieux-dits dans les zones basses bréalaises traduisent l’idée d’un terrain humide comme le Marchais « terrain marécageux ». D’après Antoine Chatelier, enseignant de Breton à l’Université Rennes 2, les formes anciennes de Bréal-sous-Vitré (Braella etc.) pourraient se rattacher à celles de Bresles dans l’Oise : Braella 1015, Bragella 1142, inter marescum… Braele [« entre les marais… Braele »] XIIe siècle. L’ancien français a connu les mots brai « boue, marais » ou brau, brou « boue, sol argileux » sont associés au gaulois *braca du même sens. Cependant, si Bresles est effectivement à proximité de vastes marais, Bréal-sous-Vité se situe plutôt sur colline s’élevant à 130 m.

Le mot d’origine gauloise breil (forme ancienne : brolio) qui a donné le nom à de nombreux lieux-dit, dont à Bréal, peut également évoluer vers bré‑, comme dans Brémorin (Brolio Morin, 1213) à Louvigné‑du‑Désert (Ille‑et‑Vilaine). L’abbé Bossard cite pour Breil-Nouvel en Iffendic une variante de « prononciation vulgaire » de Brenouvel.

La finale -al de Bréal

A ces difficultés s’ajoute celle de pouvoir expliquer la finale -al de Bréal. Nous avons vu que seulement deux des auteurs cités précédemment, Gilles Deric et François Jaffrenou, se sont prêtés à cet exercice, mais n’ont pas vraiment convaincu.

Bréal, une composition de Bré‑ et ‑ialon ?

Le spécialiste de la toponymie normande François de Beaurepaire associe Bréal à Bréhal (Manche). La terminaison ‑al pourrait alors provenir de la finale prélatine -allum pouvant être rapprochée du substantif d’origine gallo-romain ‑ialum. Ainsi Bréal devrait être expliqué de la même manière que les noms des communes bretilliennes Noyal, Sougeal, Vergeal, Tréal etc. D’après Xavier Delamarre (2001) tout comme Auguste Vincent (1937), le terme gaulois ‑ialon signifiant « lieu défriché, clairière », évoluait vers un simple suffixe locatif évoquant « lieu, village ». On pourrait donc interpréter Bré-al comme « colline défrichée » ou « village sur une colline ». Pour R. Brunet, –ialos désignait peut-être dès l’origine seulement un emplacement et n’est peut-être même pas d’origine gauloise.

Cependant, lors de l’évolution de –ialo, le « a » s’affaiblit, alors que le son [i] se maintient parfois avec la variante [ʒ]. Les formes dérivées sont donc ­-eil, ‑eu(i)l, ‑œuil,u(i)el, etc., ainsi que –uéjols. Des toponymes de ce type sont répandus partout en Gaule, moins à l’Ouest. Une variante existe dans la Bretagne orientale pour Noyal, donc No‑ et ‑yal, gaulois nouio ialon « terre nouvellement défrichée ». Ce toponyme réservé à la Bretagne correspond aux françaisNoyelle ou Neuil etc., ou, issu du bas-latin *nouiliacum, à Neuilly, et ses pendants en Bretagne Neuillac ou Nivillac.

Quatre occurrences attestées de Bréal entre 1152 et 1270 ne contiennent pas le son [i] dans sa finale. Ce son – si ce n’est pas une erreur de copie – n’arrive que dans la variante de 1202, Breial. Quant à Bréal-sous-Vitré, on connaît les formes Breallo, Brealelo et Bradelo du milieu du XIe siècle, puis Brallo en 1108, puis vers 1190, au plus tard à partir de 1207 la forme actuelle, Breal, mais qui semble coexister avec des formes latines Breallo et Breallum. Là aussi, on affaire à une finale où le [i] est inexistant et qui est accentuée sur le [a]. Il paraît donc difficile de justifier cette hypothèse qui fait de Bréal composition de deux éléments, Bré et ialum.

Bréal, un nom issu d’un seul mot ?

L’hypothèse de Albert Dauzat et de Charles Rostaing

Nous venons donc à l’hypothèse d’Albert Dauzat et de Charles Rostaing, qui ont cherché dans une direction différente en associant le nom de Bréal non pas à une forme de relief, mais à un un type d’occupation et de l’usage du sol. Voici les entrées concernées dans leur dictionnaire :

Bréal-sous-Montfort, I.-et-V. ; B.-sous-Vitré, I.-et-V. V[oir] BREAU 1 (?).
[…]
1. Bréau. V[oir] Breil.
[…]
Breil,[…] Bréau, S.-et-M. (Broilum, vers 1142) ; Breuil, Marne (Broilum, 849-857) ;[…]. Anc[ien] fr[ançais] breuil, anc[ien]prov[ençal]brolh, petit bois entouré d’un mur ou d’une haie, mot d’origine gaul[ois](brogilum).

On peut trouver cette qualification lapidaire par son double renvoi d’abord à Bréau puis à Breil. A défaut d’une explication des auteurs ou d’une attestation ancienne, la justification de cette interprétation du nom de Bréal semble reposer sur la seule proximité phonétique de Bréal et de Bréau qui à son tour est traité comme l’un des toponymes de la famille des Breil.

Géographiquement ces deux noms appartiennent à des espaces très éloignés, car Bréau en Seine-et-Marne se situe à l’est de Paris. Linguistiquement parlant c’est le domaine de la langue d’Oïl, les deux Bréal appartenant, au moins au Moyen Âge à l’espace gallo, Bréau à celui du francien.

L’association de Bréal à Bréau est tacitement justifié dans le dictionnaire par leur origine supposée commune qui réside dans un toponyme effectivement très répandu dans l’espace anciennement occupé par les gaulois (si ce n’est pas l’étendue de l’Empire carolingien, étant donnée l’époque de la diffusion de ce toponyme), en tout cas en France et au-delà des frontières en Allemagne et la Suisse par exemple.

On peut remarquer, que les anciennes attestations des deux noms de Bréal, 1152 pour l’un, 1050 avec Breallo pour l’autre, ne sont pas mentionnées, et que la première attestation de Bréau avec Broilum date de 1142.

Les variantes sont nombreuses, les deux auteurs citent dans leur article « Breil » les formes Breux, Brieuil, Briot, Breuillet ou en composition avec un nom de personne, Bréhémont, Brullemail, Breuillepont etc.. En Moselle, on trouve Bruhl qui se prononce comme Brühl présent dans plusieurs régions allemandes ou en Suisse, cités par Auguste Vincent. Cet autre grand spécialiste de la toponymie française cite Bréau, maispas Bréal dans son long article sur Breuil.

Les auteurs ont marqué leur entrée concernant les deux Bréal d’un point d’interrogation, la qualifiant ainsi d’une hypothèse au sujet de laquelle le doute est permis. Mais ils n’expliquent pas ce qui les fait hésiter. Essayons de comprendre en quoi consiste ce toponyme issu de *brogilo et pourquoi cette hypothèse paraît discutable.

Petit historique du toponyme *brogilo
Une origine gallo-romaine ou carolingienne

Le mot breuil comme son équivalent breilest dérivé du mot *brogilos. Un texte du VIIIe siècle, le Capitulaire de villis, une sorte de règlement pour la gestion des domaines (villae) personnels de Charlemagne, l’utilise en tant que toponyme. D’après ce texte, ce nom cette expression semble être répandu à ce moment-là, car il est précisé : « nos forêts, que la foule appelle brogilos ». Brogilo est à son tour dérivé du mot gaulois brog(i) au sens de « territoire », « frontière » ou « marche ». Ce mot au sens de « petit territoire » puis « bois enclos » est attesté en bas latin avant le VIIIe siècle aussi sous la forme breialo. Les formes suivantes du latin médiéval sont considérés comme équivalents de ce breialo : broilus, brugilus ou encore broialum « champ ».

L’évolution de la forme et de sa signification

Le lien entre le mot brogilo, ses formes broilum, brolium, brioliumet sa signification bois ou parc (où l’on parque les bêtes), puis avec les formes plus récentes brueil, breil est établi au plus tard en 1650 par Gilles Ménage, grammairien et auteur de l’ouvrage Les origines de la langue françoise. Il s’appuie sur plusieurs sources de l’époque carolingienne pour l’origine du mot, et sur la Coutume d’Anjou, qu’il ne date pas, mais qui remonte partiellement au XIIIe siècle et a été rédigée définitivement en 1463, pour en donner une définition :

Qui n’a forest ou breil de forest ou longue possession, n’est fondé d’avoir chasse défensable à grosses bestes, s’il n’estChastelain, pour le moins. Et est réputé breil de forest un grand bois marmenteau ou taillis, auquel telles grosses bestes ont accoustumé se retirer ou fréquenter.

Désignant un terrain de chasse seigneurial dans un premier temps, le mot breil prend à la fin du Moyen Âge le sens de « pâturage »pour des vaches, les chevaux et surtout les porcs, notamment en automne quand les glands de chêne étaient tombés. Dans la forêt de Liffré en 1388-1389, un millier de bêtes appartenant à environ 230 propriétaires étaient gardés dans de petits enclos appelés breils. Les usagers devaient un droit au seigneur, par exemple 4 deniers par mois pour une seule vache tenue « en breil », mais seulement 2 deniers « en lande ». Le pris était divisé par deux pour un porc, une chèvre ou 3 brebis. Gilles Ménage ajoute dans les « Additions » à la fin de son ouvrage, que dans Le Barrois (Le Barrois autour de Bar-sur-Seine et Bar-sur-Aube en Champagne, l’autre à Bar-le-Duc en Lorraine?),Brueil prenait le sens de « pré marécageux », et en Auvergne, ce mot désigne « un grand pré » appartenant à l’évêque.

Michel Tamine (2014), explique qu’à l’époque carolingienne un broilum pouvait parfois être associé à des lieux dénotant un statut prestigieux comme un fief ou in établissement religieux, mais ce n’était pas systématique. Dans la moitié septentrionale de la France, le toponyme breuil et ses variantes ont vite cessé de désigner des bois entourés d’une haie, en réalité une zone de chasse à l’époque carolingienne, pour évoluer vers la dénomination de « prairies fertiles appartenant à un seigneur et soumises à des corvées » relatives au fauchage et au transport du foin. Ces prairies se trouvent souvent au contact direct de cours d’eau. Ce mot était aussi employé pour désigner des terres défrichées transformées en prairies.

Les attestions anciennes du toponyme breuil / breil

Parmi les nombreux toponymes issus de *brogilo, Breuil est très fréquent, et Breil l’est dans l’Ouest de La France.

En France

Les occurrences les plus anciennes de ce toponyme en France que nous avons pu trouver dans les dictionnaires d’Auguste Vincent et de Dauzat/Rostaing sont l’ancien nom Saint-Mesmin (Aube) qui est attesté au début du VIIIe siècle avec la forme Brolium, puis l’ancien nom de Neuville-sur-Sarthe, Brolius vel Novavilla en 802, après deux fois le Breuil dans la Marne et à Garancières (Yvelines), notés Broilum etBrogilo au début du IXe siècle, un lieu-dit Brolium est attesté à Autun (Saône-et-Loire) en 920, et enfin Breuil (Marne), Broilum en 849-857.

Dans les listes des deux auteurs, une fois les doublons enlevés, sont répertoriés près de 70 noms de communes et de lieux-dits en France appartenant à cette famille de noms. Nous avons déjà cité les sept occurrences appartenant au VIIIe, IXe et Xe siècles. Trente-trois autres sont attestés la première fois aux XIe et XIIe siècles, 25 principalement au XIIIe, certains au XIVe siècle.

Une analyse géographique de cette série d’attestations, semble montrer que les lieux attestés entre le IXe et le XIIe siècle, se situent tous à l’est et au sud d’un arc entre la Charente-Maritime, la Sarthe et le Calvados. C’est seulement au XIIIe et surtout au XIVe siècle que l’on trouve des lieux du type *brogilo en Mayenne, Maine-et-Loire, Loire Atlantique et à l’est d’lle-et-Vilaine. Quelques lieux sont cités avec des attestations du XVe siècle.

Dans cette liste d’exemples, les radicaux des anciens noms sont formés tous selon le schéma « Br…l- » le pointillé remplaçant les voyelles et diphtongues suivants : ei, io,o, oi, oy, u,ue, ui, uo. Il n’y a donc aucune occurrence avec un radical en ae ou ea comme dans Braello ou Breallo, les anciennes attestations de Bréal-sous-Vitré.Dans certains cas, plusieurs attestations appartenant à des périodes différentes sont disponibles :

Premières attestationsAttestations ultérieuresNom actuel
Veteri Brolio 1095, Verbroil XIIIe siècleVielbreuil 1521Verbreuil à Vernon (Vienne)
Veil Bruil 1349Viel Breil 1378Vibreuil à Thouars (Deux-Sèvres)
Brulhamenon 1276Breuille Amenon 1380Brouilleamenon à Plou (Cher)
Brugilo 616 ?, Broilus 1012, Broilum 1044, Brolium 1315Breil 1563Breil à Saint-Pavace (Sarthe)

On constate alors que les anciennes formes en o ou en u évoluent à partir du XIVe siècle vers les formes qui sont aujourd’hui les plus répandues, breuil et breil, ce qui n’exclut pas que leur évolution les modifie encore après (Brouilleamenon).

Ces constats ont cependant une valeur limitée, car des attestations anciennes n’ont peut-être pas été établies ou n’ont pas été trouvées pour tous les lieux de cette famille de noms qui ont pu existé. D’autre part certaines sources non publiées n’ont peut-être pas exploitées, dont le Dictionnaire topographique d’Ille‑et‑Vilaine de l’abbé Bossard, qui pourtant peut-fournir de précieuses informations sur les noms des lieux notamment de ceux des lieux-dits.

Les micro-toponymes breil en Ille-et-Vilaine

Dans son dictionnaire, l’abbé Bossard à noté aussi les attestations anciennes disponibles. Parmi les 84 lieux au nom de Breil, elles existes pour 37 lieux-dits. Aucune attestation ne remonte au-delà du XIIe siècle.

Premières attestations de lieux-dits au nom de Breil en Ille-et-Vilaine.

Un classement révèle une dominance des formes brolio (Brollium, Brolii, Brolium), ainsi qu’un cas de Breillo pour la période entre le XIIe et le XIIIe siècle. Ensuite, à la fin du XIVe au milieu du XVe siècle (avec une exception datée de 1513), apparaissent Breuil (Breuill, Brueil) et Breill (Braill, Brell, Briell, le pluriel Breux). Enfin, nous trouvons Brel, Breil, Breill, Brayl pour le milieu du XVe siècle et le début du XVIe siècle ainsi qu’une occurrence de 1601. L’évolution aboutit dans tous ces cas à Breil aujourd’hui.

Nous ne trouvons donc pas des séries d’attestations pour un même lieu. Cependant, nous constatons le même phénomène que pour les attestations citées plus haut concernant la France entière : les formes les plus anciennes correspondent généralement à un radical brol-, plus tard apparaît breuil- et plus tard encore breil-.

La particularité de notre région est effectivement, que se type de nom de lieu n’apparaît pas sous la forme Breuil comme dans le reste de la France, mais sous la forme Breil.

La répartition géographique des lieux-dits Breil et Breuil en Haute-Bretagne

L’Ille-et-Vilaine apparaît ici comme l’espace géographique où le toponyme Breil est le plus représenté. Auguste Longnon fit le constat que la forme principale issue de *brogilo en France était breuil, mais que l’Ouest de la France se démarquait par la particularité que ce nom y est substitué par breil ayant la même origine. Il nous paraissait intéressant de cartographier la présence des lieux-dits Breil et Breuil à partir d’un certain nombre de répertoires disponibles, dont celui de l’abbé Bossard, peu exploité par d’autres auteurs, car non publié.

Répartition des lieux-dits « Breil » et « Breuil » dans les départements de l’Ouest de la France.

Les cartes visualisent cette répartition de Breil et de Breuil dans l’Ouest de la France. Le premier de ces deux noms apparaît surtout en Ille-et-Vilaine et plus globalement dans un certain nombre de départements dans le Nord-Ouest de la France, puis dans une moindre mesure autour de la Dordogne.

Au Nord-Ouest, les zones marqués par le toponyme Breil s’étendent de la Sarthe jusqu’à la « frontière » du breton actuelle qui coupe les Côtes-d’Armor et le Morbihan en deux. Le phénomène s’estompe vers les côtes normandes et au sud de la Loire.

Répartition des lieux-dits Breil et Breuil en Haute-Bretagne. Limites de la diffusion des noms en -ière/-érie et en -ais.

A certains égards, cette aire de diffusion du nom Breil, correspond à celle d’une autre forme toponymique, à savoir celle des noms de lieux en -ièreet -érie (l’Emondière, la Graffardière, la Corroirie etc.), suivi des noms en -ais (la Blanchardaisn la Finedais etc.). Ces noms se sont répandus depuis la région mancelle vers l’Ouest à partir du XIe siècle pour les premiers, à partir du XIIe siècle pour les seconds. Comme dans le cas des toponymes en Breil, leur présence s’affaiblit à l’approche des zones bretonnantes. En ce qui concerne les noms en -ière/-érie et en -ais, les linguistes et les historiens pensent que l’apparition et la diffusion de ces noms est un symptôme de la romanisation qui se répand vers l’Ouest. Elle a lieu, alors que cette région connaît une croissance démographique, une augmentation des exploitations agricoles parallèlement à l’installation du système féodal.

Les noms en Breil semblent suivre le même mouvement un peu plus tard, en tout cas c’est ce que l’on peut constater sur la base des données disponibles. En ce qui concerne les formes des noms attestés, brolio-, breuil-, breil-, elles appartiennent à la langue roamane ou française comme leur équivalents dans le reste de la France.

Bilan : Bréal, un toponyme issu de *brogilos ?

L’analyse des attestations documentés dans les ouvrages cités semble montrer, que des toponymes issus de *brogilo commencent à être formés à partir du VIIIe siècle en France. Ce siècle est aussi considéré comme le moment où l’usage de ce mot est documenté dans un glossaire avec breialo, puis un siècle plus tard dans un Capitulaire carolingien ou figure brogilos.

Si Breal appartenait également à ce type de toponyme, son nom aurait dû être créé à un moment entre ce VIIIe siècle et ses premières attestations respectivement en 1152 et en 1207 pour les deux lieus.

Or, nous avons constaté que les ancêtres des toponymes du type Breuil apparaissent d’abord à l’est d’un arc passant de la Charente-Maritime par la Sarthe au Calvados. C’est seulement au XIIe siècle que les premiers lieux au nom de Brolio futur Breil sont attestés sur le territoire du futur département d’Ille-et-Vilaine, et c’est seulement aux siècles suivants que le nombre d’attestations pour ce toponyme augmente.

Puisque le nom de Breal existait déjà à ce moment-là, au XIIe siècle, son évolution a dû commencer un bon moment avant cette date, sans qu’on puisse dire quand et elle a dû prendre une autre direction que celle observée pour les toponymes devenus Breil ou Breuil. Au plus tard, aux IXe, Xe siècle peut-être ? A cette période, il est possible que la situation linguistique à cet endroit était encore caractérisée par une population où les parlers roman et breton se côtoyaient – ce qui reste à prouver. Le recul du breton vers l’est s’accentuait à au cours des XIe, XIIe et XIIIe siècles.

Pour le docteur en breton Antoine Chatelier, une évolution sous une influence phonétique bretonne de Bréal à partir de Brogilo en passant par Breialo est possible, mais dans ce cas il faudrait admettre une étymologie différente des deux Bréal, car à Bréal-sous-Vitré n’existait certainement pas une population bretonne suffisamment importante pour influer sur le nom du lieu.

Si l’ancêtre du nom de Breal avait été créé à ce moment-là, il serait difficile à comprendre pourquoi son nom n’avait pas évolué vers Breil de la même manière que les nombreux lieux-dits dans son voisinage ou comme ou un bourg comme le Breil-sur-Mérize dans la Sarthe.

En ce qui concerne Bréal-sous-Vitré, rappelons ici ses attestations des XIe et XIIe siècles, Braello, Brealelo, Brallo. Ces formes ne ressemblent pas à celles qui sont issus de *brogilo, car nous avons observé dans aucun cas un radical formé avec a. Cela fait de Bréal-sous-Vitré un mauvais candidat pour entrer dans la famille des Breil et Breuil. Peut-être faut-ol envisager une étymologie différent de celle de Bréal-sous-Montfort.

Bréal germanique ?

Ernest Nègre propose d’interpréter le nom de Bréal tout comme Bréel (Brael vers 1335, Orne) et Bréhal (Brehal 1163, Brahal 1185, Manche) le résultat d’un évolution à partir du nom de personne germanique Blidaldus évolué en *Bridalus.

Cela peut surprendre, mais vers 850 la mode est à porter des noms germaniques dans presque toute la Gaule devenue la Francie orientale. A Lohéac au XIe siècle, par exemple un certain nombre de personnes portaient des noms germaniques comme Hugo, Ernulfus ou Godalenus alors que leurs pères respectifs avaient des noms bretons comme Hervei, Liosoci ou Glemarhoci. En 837, Nominoé se fit représenter lors du jugement d’un tribunal par son envoyé qui se nommait Haldric. La Roche-Bernard (Morbihan) tient son nom d’un seigneur de ce nom qui y établit son château au XIe siècle, dont les parents étaient peut-être encore conscients de la signification des mots germaniques bero « ours » et harti « dur, puissant ».

Cependant, selon un auteur sur Wikimanche, il faudrait supposer, outre la disparition de la terminaison ‑us, la chute du d-final (*Blidald devient *Blidal), la substitution de la voyelle du radical [i] par [e] (*Bledal) et finalement l’évolution du [l] vers [r] (une dissimilation) pour obtenir *Bredal qui aurait pu aboutir à Bréhal ou à Bréal. Cela paraît assez invraisemblable sur le plan linguistique. On peut ajouter qu’il existe pour Bréal-sous-Vitré des formes anciennes attestées qui semblent encore plus éloignées de ce nom germanique.

Conclusion générale

La question de la langue qui était parlée par ceux qui pouvaient imposer un nom au lieu qui est devenu Bréal est toujours au fond de la question : D’où vient ce nom ? Comment peut-on l’expliquer ? Si la langue gallèse a parfois mise à contribution c’est beaucoup plus souvent le breton. Le nom a-t-il une origine gauloise, mais a évolué sous l’influence de l’une ou l’autre langue ? Le breton ? La langue romane (gallo, français) ? Certains auteurs sollicitent une langue « celtique », le gallois ou le breton, pour expliquer le nom, d’autres comme Albert Dauzat et Charles Rostaing intègrent Bréal linguistiquement dans l’espace français en l’associant à un toponyme qui existe partout en France sauf dans les régions bretonnantes (sauf exception). Même la langue germanique aurait pu intervenir.

Une origine bretonne du nom de Bréal est exclue pour certains auteurs. Joseph Loth (1907) considère que le nom de Bréal tout comme celui de sa voisine Mordelles sont d’origine romane et d’évolution française. Mais, partant de son statut de paroisse, il déduit que Bréal doit être « ancien », rien que la forme de son nom le prouverait. Cela n’empêcherait pas qu’une population bretonne ait été présente

L’hypothèse que Bréal soit formé à partir de Bré « colline, mont » pose problème sur le plan linguistique parce que le deuxième élément ‑al ne peut pas être expliqué de manière satisfaisante. Quant à la topographie, les doutes sont permises que l’on la voyait sur une colline, gaulois briga, bretonde bre(n), à l’époque où l’on nommait ce lieu.

Que Bréal ait sa racine dans *brogilo et qu’ ce nom appartienne à la famille des Breuil/Breil est mis en doute par les auteurs de cette hypothèse eux-mêmes, qui, rappelons-le, ne fournissent pas d’explication. L’ancienne forme breialo, et l’occurrence exceptionnelle Breial de 1202 pourraient y porter crédit.

Peut-être un jour, un vieil acte écrit, une inscription, un récit seront découverts quelque part qui nous apporteront une certitude.

Bibliographie

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